A Salonique sur l'air de " Petits chagrins"
Sur le quai d'Marseille un beau soir
A son pays on dit : au r'voir
On est stoïque
On a le cœur un peu ému
Car on s'en va vers l'inconnu
A Salonique
II
A pein' monté sur le bateau
Un marin nous montr' le radeau
Et vous explique
Qu'n' torpill' peut vous fair' sombrer
On n'est jamais sûr d'arriver
A Salonique
III
Pendant l'voyage, on n'est pas fier
On vomit, on a l'mal de mer
Ah ! Quelle colique !
Au bout d'six jours, on voit au loin
La terre et l'on débarque enfin
A Salonique
IV
On admir' le panorama
La Tour Blanche, la rue Egnatia
C'est magnifique
On n'voit que des costumes kakis
Buvant du mastich du raki
A Salonique
V
Au camp d'Zeitenlich le lend'main
On va retrouver les copains
Et l'on pratique
La vie en plein air sans dégout
En couchant sous les marabouts
A Salonique
VI
Au bout de quelques jours on va passer
D'vant un major galonné
Dans une clinique
On vous vaccine à tour de bras
Contr' le typhus, le choléra
A Salonique
VII
Souvent dans l'quartier du Vardar
On s'en va jeter un regard
Très platonique
Mais parfois on est … obligé
On oublie tous les préjugés
A Salonique
VIII
Alors on part pour s'aguerrir
Dans les tranchées de Monastir
Ca d'vient tragique
Sur les Bulgar's dans les ravins
On apprend à fair' des coups d'main
A Salonique
IX
Le soir au lieu d's'endormir
On pass' son temps à se couvrir
Contr’les moustiques
Et chaque fois que l'on est au r'pos
On s'chamaille avec les totos
A Salonique
X
On a l'cafard, on n'sait plus rien
On est malade et l'on devient
Neurasthénique
On n'bouff que du singe ou du riz
Des tortues i du macaroni
A Salonique
XI
Surmontant ces inconvénients
Tous les vieux Poilus d'Orient
C’est historique
Sont les premiers qui ont gagné
Malgré qu'on les traite d'embusqués
A Salonique
10 novembre 1932
10 Décembre 1916, à Salonique
Après six jours en mer sur un cargo anglais,
Nous étions arrivés le soir à Salonique
Où nous devions combattre et vivre désormais.
Cette nuit de décembre était vraiment unique,
Une nuit d’Orient, douce pour la saison,
Paraissant dédaigner les froidures nouvelles ;
Au loin des projecteurs balayaient l’horizon
Et faisaient s’allumer des milliers d’étincelles.
Les mouvements du port s’affirmaient incessants,
Les canots se hâtaient au travers de la rade,
Portant des passagers ou des ordres pressants
Et dans l’air attiédi, sonnait leur pétarade.
Débarquant d’un bateau sur des plans inclinés
Des hommes énervés proféraient des injures,
Chassant devant eux des mulets obstinés,
Qui sortaient interdits de leurs cales obscures.
Des Juifs, des soldats grecs, des enfants demi-nus
Erraient le long du quai, scrutant les arrivages.
Je marchais absorbé parmi ces inconnus
Suivant un turc géant qui portait mes bagages
Je regardais sans voir, le cœur endolori
Mon âme était ailleurs et pensait à la France
Je revoyais les miens en pays envahi…
Et j’allais seul dans la nuit avec ma souffrance.
Nous fûmes arrêtés soudain par un convoi
Et je vis se ranger quelques automobiles
Tandis qu’une vedette accostait devant moi.
Un vieillard se hissait de ses mains malhabiles
Son genou toucha terre en montant sur le quai
Je me précipitai, mais d’un geste superbe,
Avec un grand salut, m’ayant bien remarqué
Il tomba dans les bras d’un jeune officier serbe .
La foule contemplait sans bruit avec émoi
Cette paternelle et publique accolade ;
Je voulais m’informer, lorsque derrière moi
Un nom fut murmuré par quelque camarade
Et je compris alors : ce vieillard distingué
C’était Sa Majesté le vieux roi de Serbie.
Douloureux, son visage paraissait fatigué
Car lui aussi pleurait sa maison envahie.
Lui aussi avait vu un ennemi vainqueur
Fouler et saccager le sol de sa patrie
Et nous avions tous deux, même blessure au cœur.
Je ressentis alors, en mon âme meurtrie,
Toute son amitié pour l’Armée d’Orient
Et je surmontai ma détresse passagère
Car revoyant soudain son geste souriant,
Je me sentis moins seul sur la terre étrangère.

A mes amis, à mes camarades, Morts pour la France
Péronne Novembre 1930
11 Novembre
Neuf cent dix huit, année de victoire.
Nos armées enfin connaissaient la victoire
Et comme un délire, à Starsbourg, à Metz,
Partout retentissait la Marseillaise.
Finies les transes, les pleurs, les jours moroses
Après le cauchemar, l'apothéose.
Et fièrement, comme un joyeux essaim
Nos drapeaux vainqueurs flottaient sur le Rhin.
Je voyais des jours glorieux, enfiévrés
Où nous allions sans joie, mornes, hébétés
Comme des fantômes, l'esprit distrait,
Parmi la foule qui nous acclamait,
car nous pensions à ce fait inouÏ
Incroyable et fou, la guerre est finie !
Et maintenant, en ce jour, chaque année,
C'est vers les absents que va ma pensée.
Vers vous mes amis, camarades d'enfance
Dont j'ai connu l'atroce souffrance
Fiers martyrs, Poilus de la Grande Guerre,
Dont le nom est gravé sur cette pierre.
Dans les boues de la Somme et de l'Yser,
Vous alliez, ignorant votre misère,
Et sans abris, héros sans le savoir,
Vous marchiez, bohémiens de la Gloire !
Dédaignant la faim, le froid, la vermine,
Quand la rafale vous courbait l'échine,
Un mot gouailleur vite, vous relevait
Souriants devant la mort qui passait.
Et vous attendiez, tremblants, mais stoïques
Le repos incertain, problématique...
Jusqu'au jour où votre corps déchiré
S'est affaissé devant les barbelés.
Les ans ont passé, peu à peu l'oubli
Est venu de vos explots accomplis ;
Et la voix qui vous berce en vos tombeaux
va mourant, comme s'éteint un flambeau.
Pourtant aujourd'hui mes amis, mes frères
Je vous adresse ainsi qu'une prière
Ces mots troublants votreéternel silence
Et je vous salue : Morts pour la France
Les croix noires
Au plus loin dans la plaine, on voit des cimetières
Dont les tombes sans fleurs ne sont pas familières
Le passant dédaigneux regarde sans entrer
Ces lugubres enclos bâtis à la mémoire
Des ennemis vaincus que leur triste croix noire
Semble vouloir faire exécrer.
Otto, Herman, Ludwig voilà les noms barbares
Qu'on peut déchiffrer sur ces tombeaux bizarres
Ce sont les felsgraüs, les hordes du Kaiser
Qui s'en allaient gaiement pour la guerre joyeuse
Pensant avec leurs chefs dans leur fureur hideuse
Changer notre sol en désert.
On les voyait passer sous leurs grises capotes
Au bruit sourd cadencé de leurs pesantes bottes
Sinistres conquérants, avides de butin.
Comme de noirs corbeaux, en bandes faméliques
Ils venaient ravager des contrées magnifiques
Et croyaient leur succès certain.
Que sont-ils devenus ces hobereaux, ces reîtres
Ces esclaves rampants qui nous parlaient en maîtres ?
Ils étreignent le sol qu'ils pensaient ravir .
Mais leurs forfaits pourtant n'ont pas semé la haine
Et l'Envahi salue en passant dans la plaine
Ceux qui voulaient nous asservir.
De cette nécropole où nulle main amie
N'a jamais déposé la moindre fleur bénie
Se dégage l'Oubli, prélude du pardon
Le respect du malheur quelquefois nous arrête
On songe à leur famille et l'on courbe la tête
Devant ces morts à l'abandon.
Une grande pitié envahissant notre âme
Nous n'osons devant eux formuler aucun blâme
Que feraient ces damnés s'ils pouvaient revenir ?
Oseraient-ils devant leurs tombes délaissées,
Evoquer sans pleurer les violences passées
Dont nous gardons le souvenir.
Les morts dorment en paix sur la terre de France
Et rien ne doit troubler leur éternel silence.
Mais quand l'obscurité rend plus noires les croix
On entend un sanglot dans ce lieu taciturne
C'est le long cri plaintif de quelque oiseau nocturne
Qui se détourne avec effroi.
Les envahis
Alors que pas à pas reculaient nos armées,
La panique entraînait les foules alarmées ;
Les villages entiers sur les chemins poudreux
S’en allaient tristement, emmenant avec eux
Sur de pesants chariots ainsi que des nomades,
Les parents, les amis, infirmes ou malades.
Ils marchaient tout le jour, les vieillards angoissés
Près des meules la nuit, s’endormaient harassés.
Mais le bruit du canon, écho de la bataille
Les réveillait soudain en leur niche de paille
Et dans l’obscurité, quand ils ouvraient les yeux,
Ils découvraient au loin l’horizon tout en feu.
Alors avec effroi, comme des patriarches
Secouant leurs habits, ils reprenaient leur marche
Et séchant une larme, ils tiraient par la main
Les enfants qui dormaient, sur le bord du chemin.
Comme les animaux courent en caravane
Lorsque le feu du ciel incendie la savane
Ainsi de pauvres gens fuyaient avec terreur
Délaissant leur foyer devant l’envahisseur.
Des femmes, des enfants s’égaraient, l’âme inquiète,
Parmi les lourds convois de l’armée en retraite.
Leurs yeux pleins d’épouvante évoquaient les visions
De carnage et d’horreur, marquant les invasions.
Ils couraient affolés, tombant de lassitude
Les soldats s’arrêtaient, saisis d’inquiétude
Et quelques-uns pensaient en leur cœur oppressé :
Cette femme qui suit ce troupeau pourchassé,
Ces enfants affamés ce sont les miens peut-être.
Leur regard éperdu tremblait de reconnaître
Quelque visage aimé parmi ces malheureux
Et cachant leurs sanglots, ils détournaient les yeux.
Juin 1933
Les Fantômes
Certains jours avec la brume du soir
On voit monter lentement de la terre
Des figures que l’on peut entrevoir
Sortant de la glèbe qui les enserre.
Des héros, des martyrs, des inconnus,
Tombés au cours d’une lutte farouche,
Sont là, parmi les vivants revenus,
Se dressant soudain de leur froide couche.
Sous leurs uniformes en haillons
Oubliant quelquefois leur infortune,
Ils marchent extasiés dans les sillons,
Les yeux ravis par un rayon de lune.
Ils relèvent gaiement leur front glacé
Et fermant leurs paupières éblouies,
Rassemblent les effluves du passé,
Les souvenirs, lueurs évanouies.
Mais bientôt le Destin leur a montré
Au foyer, une figure inconnue,
Ils ont compris en leur âme ulcérée…
C’est l’Oubli, c’est la vie… qui continue !
Ils revoient aussi leurs vielles mamans
Qui pleurent durant de longues journées !
Ils essuient alors précipitamment
Quelques larmes sur leurs joues décharnées.
Spectres errants qui pleurez dans la nuit,
Bien souvent je vous ai suivis dans l’ombre
J’ai reconnu grondant parmi le bruit
Les échos de votre voix grave et sombre
J’ai vu vos linceuls et n’ai point tremblé
Car j’ai surpris votre douleur amère
Et dans la nuit avec vous j’ai pleuré
O fantômes qui rêvez d’une mère !
Mars 1934
J’espère
J’ai vu de pauvres gens par milliers sur la route,
Des villages entiers fuyant coûte que coûte,
Des femmes, des enfants, des vieillards épuisés,
Affamés, éperdus et démoralisés.
Vaste cohue sans nom, exode lamentable !
Sur ce troupeau errant, affolé, pitoyable,
J’ai vu semer la mort avec férocité.
Bel objectif, de tout repos en vérité !
Les avions tournoyaient, la mitraille, les bombes,
De tous ces malheureux faisaient des hécatombes.
Nos soldats débordés combattaient en fuyant
Et tentaient d’arrêter le flot de l’assaillant.
L’ennemi avançait malgré tout sans obstacle,
La déroute s’était transformée en débâcle.
J’ai entendu les chants de l’ennemi vainqueur,
En ces journées de deuil, j’ai fait taire mon cœur
Et j’ai baissé la tête en refoulant mes larmes
Lorsque le vingt-cinq juin ils fleurissaient leurs armes.
J’ai connu la souffrance et les jours malheureux,
J’ai dû subir leur loi et travailler pour eux.
Sous leur mépris narquois, j’ai balayé les rues,
J’ai frôlé la prison. Brimades superflues,
Jamais ils n’ont pu faire abdiquer ma fierté,
Nul n’a pu voir un jour mon regard attristé.
Le misérable sort de notre pauvre France
Me désolait bien plus que ma propre souffrance.
On retaillait l’Europe en taillant les vaincus.
On annexait hélas ! Les peuples battus.
C’est alors qu’apparut la barrière maudite
Limitant sur la Somme une zone interdite.
Mais depuis quelques jours, j’ai vu abandonner
La séparation qui faisait frissonner.
Oh ! Elle est là, toujours,invisible dans l’ombre,
Sans doute l’avenir n’est pas beaucoup moins sombre
.Cependant quelque chose en moi a tressailli,
Un air de délivrance a soudain rejailli.
Autour de nous, sans bruit, l’étreinte se desserre,
L’oiseau de proie faiblit et relâche sa serre.
Chaque jour, peu à peu, sur l’horizon tout noir,
Je vois monter et luire un grand rayon d’espoir.
Il me fait dédaigner leur armement terrible,
Leurs régiments d’assaut, leur foi irrésistible,
Mais pour le conquérant, il est une heure, enfin,
Qui sonne inexorable et marque le déclin.
L’abîme est entrouvert, l’ennemi s’exaspère,
Il se dérobe, il ruse et maintenant j’espère.
Novembre 1941
Etat général de Péronne le 25 juillet 1940
Maréchal, nous voilà !
Maréchal, nous voilà, nous les anciens, les vieux,
Qui te jugeons avec des larmes dans nos yeux
Combattants de Verdun, de l’Yser, de la Somme
La Champagne, l’Artois, toute la guerre, en somme.
Nous qui avons lutté, fait tout notre devoir,
Sans un mot, sans un cri, sans aucun désespoir
Tu vois derrière nous, tous les « Morts pour la France ».
Nous ne pouvons vraiment garder l’indifférence
Quand on parle au nom de quinze cent mille morts
Il me semble que l’on peut crier un peu plus fort !
Nous déplorons en vain la néfaste influence
Qu’a voulu exercer ta sénile démence.
En mettant tes deux mains dans la main d’un Hitler
Tu nous jetais aux pieds de cet autre Kaiser.
Puis lorsqu’à Dieppe, un jour, des amis sur la plage
Livraient pour nous sauver une lutte sauvage
Alors qu’étaient tombés des Anglais, des Français,
L’ennemi, tout joyeux, célébrait son succès.
Et nous qui espérions enfin la délivrance
Vîmes avec horreur un Maréchal de France
Féliciter le Boche, un blasphème vraiment
Nous avons plaint le traître et pleuré simplement
Maréchal tu as terni, jeté un voile,
Comme un funèbre écran, sur l’or de tes étoiles.
A Verdun, Souviens-toi, un jour tu nous juras,
Ta voix nous répétait : « Hardi, on les aura ! »
Nous aimions cette voix, cet appel qui stimule.
Cette voix nous dit aujourd’hui : « Capitule ! »
Mais la postérité pensera, c’est certain,
En déformant ton nom : Pétain, Pétrus, Pantin !
Les occupants
Un uniforme gris souvent très usagé,
Mais brossé, soigné, propre et toujours impeccable,
La figure poupine aux cheveux blonds lavés
Qu’écrase et fait courber un casque invraisemblable.
Poignard et pistolet, tout l’arsenal hideux
S’étale menaçant sur leurs longues capotes.
Fusil à la bretelle ils s’en vont deux par deux
Martelant le pavé de leurs pesantes bottes.
Leur regard amusé contemple en souriant
Les ruines que la guerre a semées dans la ville.
Nulle compassion, nul mot conciliant,
Rien ne se manifeste en leurs âmes serviles
Rien que l’obéissance à leur maudit Führer.
Grisée par le succès, cette horde docile
Rêvant de dominer et les cieux et la mer
Ne voit dans l’univers que conquêtes faciles.
L’alerte
La sirène a mugi. Chacun regarde en l’air,
On ferme les volets ou les rideaux de fer.
La femme a rassemblé les objets qu’elle emporte.
Le mari, sans un mot, tire et ferme la porte.
Pour avoir l’air d’un brave il s’en va lentement
Mais tendant l’oreille au moindre ronronnement.
Dans l’abri, sur les bancs, tout le monde se case,
On retrouve sa place, alors on cause, on jase.
Les hommes sont debout et fument sans répit.
Dans l’ombre, un enfant pleure, un autre a fait pipi.
Plus loin, tout en priant, une vieille tricote
Égrenant l’oraison que sa lèvre marmotte !
Peu à peu, l’heure passe, on songe au temps perdu,
Au dîner retardé, quand un bruit entendu
Fait tressaillir soudain, ramène le silence.
Mais un guetteur, là-haut, rassure l’assistance.
Les voix s’intensifient, montent de plus en plus
Et forment dans l’abri un brouhaha confus.
On crie, on s’interpelle et la foule étonnée
Se rend compte à la fin : l’alerte est terminée.
La croix gammée
Sur le Soldatenheim un immense drapeau
Flotte orgueilleusement et ce fanion remplace
Nos pauvres trois couleurs qui gisent au tombeau.
Lorsque je le contemple en passant sur la Place,
C’est avec un regard haineux et méprisant.
Sur le rouge éclatant, la sombre croix gammée
Ressemble à une pieuvre agitant dans le sang
Ses quatre bras visqueux, symbolisant l’armée
Bien digne d’adopter l’emblème menaçant.
Une armée de pillards que nous voyons paraître
Avec leur rire hideux, leur rictus grimaçant
Les mêmes gens toujours qu’ont connus nos ancêtres.
En moins d’un siècle, ici, trois fois ils sont venus
Et nous avons pour eux une haine atavique.
Nos soldats, nos canons, que sont-ils devenus ?
Je rêve bien souvent d’un retour héroïque,
Une date, un héros que je célèbrerais
Car j’ai parfois besoin d’un geste qui apaise
Et devant ce drapeau que je hais, je voudrais
Bien fort, à plein gosier, hurler la Marseillaise.
Jamais
Avoir l’indépendance, être bon, être libre
Sentir au fond du cœur une chose qui vibre
Un rien ou presque rien, un je ne sais quoi
Un mot qui nous transporte et nous donne la foi
Mot qui jadis a fait de nous ce que nous sommes
Ce que vous n’êtes pas : des affranchis, des hommes,
Vous les illuminés, les esclaves nazis
Qui croyez à la Force, aux canons, aux fusils.
Malgré vos armements, vos puissantes cohortes
Malgré vous, malgré nous, toujours le Droit l’emporte
Et nous nous opposons à votre désir, car,
Nous savons que, traînée derrière votre char
Comme un cheval fourbu qu’on prend à la remorque,
C’est notre liberté que Pétain nous extorque.
N’être plus à jamais qu’un tout petit pays,
Un peuple en esclavage, abandonné, soumis.
A toute heure en tous lieux, obéir à ces reîtres
A ces usurpateurs qui nous parlent en maîtres.
Trimer, peiner, souffrir pour qu’ils rient de nos pleurs
Tandis que des pantins exploitant nos malheurs..
Pour sombrer dans la honte, escalader la boue,
Se prosterner devant celui qui nous bafoue.
Faut-il tuer la France et clouer son cercueil
Puis fêter l’ennemi dans nos villes en deuil ?
Faut-il tendre le cou pour qu’ils rivent la chaîne,
Glorifier le crime, abdiquer tout haine ?
Qu’importe l’avenir, mourir peut-être… mais
Se mettre à genoux … collaborer… JAMAIS!
1941
Collaboration
N’être plus à jamais qu’un tout petit pays,
Un peuple en esclavage, abandonné, soumis.
A toute heure en tous lieux, obéir à ces reîtres
A ces usurpateurs qui commandent en maîtres,.
Trimer, peiner, souffrir pour qu’ils rient de nos pleurs
Tandis que des pantins exploitent nos malheurs.
Faut-il tendre le cou pour qu’ils rivent la chaîne,
Faut-il souffrir le crime, abdiquer tout haine,
Faut-il tuer la France et clouer son cercueil
Puis fêter l’ennemi dans nos villes en deuil ?
Poir sombrer dans la honte,escalader la boue
Se prosterner devant celui qui nous bafoue
Halte là ! Malgré vous, nous resterons Français
Mourir peut-être mais collaborer…. Jamais !
Vous ne savez pas ce que c’est : être libre
Avoir au fond du cœur une chose qui vibre.
Fritz
Quand on le voit seul, Fritz n’est pas antipathique,
Et même en vérité il serait sympathique
S’il n’avait pas toujours l’esprit un peu obtus
Et par devant ses chefs, l’air d’un chien battu.
Il paraît tout à fait dépourvu de malice
Sait, à l’occasion, rendre quelque service.
Il aime les enfants, il partage leurs jeux,
S’efforce d’oublier pour paraître joyeux.
Puis, soudain, il vous tend un portrait de famille
Où l’on voit une femme, une petite fille..
Dans ses yeux on devine une larme qui vient.
C’est un père, son cœur s’afflige et se souvient.
S’assurant qu’il est seul, alors avec mystère,
Il regarde la porte et dit : « Malheur la guerre! »Mais en groupe il en est, ma foi, tout autrement,
Aussitôt intervient le grand Reich allemand.
Et chacun, à l’envi, à son voisin rappelle
Un triomphe passé, une annexion nouvelle.
Le moindre paysan, illettré, batailleur,
Revendique pour lui, la race des seigneurs.
L’orgueil inné toujours revient à la surface
Et supplante, chez eux, le bon sens qu’il efface.
Pauvre Fritz asservi, quel sera ton réveil
Lorsqu’un jour tu verras décliner ton soleil ?
Sauras-tu rejeter ceux qu’aujourd’hui tu aimes,
Sur eux, à tout jamais, prononcer l’anathème?
Réponse à Fritz
Puisque, mon cher Fritz, tu d’ mandes des nouvelles
Je me fais un plaisir de t’en envoyer.
Combien je regrette que ton escarcelle
Ne puiss’ te permettr’ de faire le trajet.
Tu t’apercevrais en v’ nant dans nos murs
Que not’ petit’ ville est un peu changée
On n’ voit plus Keller ni Kommandantur
Tout ça c’est des choses qu’on a oubliées.
Tu t’ souviens sans dout’ quand tu es parti
Le pays était un peu amoché
On a réparé c’ que t’as démoli.
Ah! Si tu voyais t’en s ’rais épaté
Notre Hôtel de Ville se dresse sur la place
La nouvelle Église vient d’êtr’ terminée
Des maisons en ruines il ne reste plus trace,
Tout ça c’est des choses qu’on a oubliées.
Le Musée sera bientôt rétabli
Mais comme on n’aura rien à mettre dedans
Tu pourrais d’ mander à tous tes amis
De nous renvoyer quelques ornements.
Tous nos coffreforts qui furent éventrés
Nos belles collections, chez vous, dispersées
Les rich’ s objets d’art, les antiquités
Tout ça c’est des choses qu’on a oubliées.
Tout’ la nuit c’est drôle, on peut faire un tour
Sans craint’ d’être ennuyé par un policier.
On n’est plus obligé d’faire un détour
Pour pas saluer un de vos officiers
On paie bien encore des contributions
Mais les vexations, tout’s les sales corvées
Appels et amendes ou perquisitions
Tout ça c’est des choses qu’on a oubliées.
Je t’envoie ci-joint une photo bizarre
Un’ carte que tu peux montrer à Hitler
C’est un monument qui s’trouve près d’la gare
Un’ femme de chez nous maudissant la guerre
Tu verras derrière un tas d’noms curieux
Tous ceux qui sont morts tu peux les compter
C’est p’t’être un’ bêtise, mais tu vois mon vieux
Y a tout d’mêm’ des choses qu’on n’a pas oubliées.
Supplique pour la Paix
Quand sur la terre éclate la tempête
Soudain le ciel s’illumine d’éclairs
L’ouragan déchaîné comme une bête
Hurle, tournoie et soulève les mers.
L’homme effrayé constate sa misère
Dans ce chaos de souffles mugissants
Se tournant vers Dieu, il prie, il espère
Et sa voix monte vers le Tout-Puissant.
Il est des jours d’angoisse et de détresse
Lorsqu’ apparaît la grande absurdité
Le spectre de la guerre et sa tristesse,
Faisant trembler le monde épouvanté !
Sous les obus, l’incendie et les bombes
L’homme supplie le Seigneur à genoux.
Voici la mort, voici les hécatombes
L’espoir hélas ! Se détourne de nous !
Ô vous les grands, les puissants de la Terre
Tremblez aussi devant tous ces morts.
Vous disposez de la paix, de la guerre,
Craignez un jour les éternels remords.
Vainqueurs, vaincus ont la même souffrance
Il n’est qu’un mot, un seul : Fraternité
En tous pays on a même espérance
Même désir : l’universelle Paix.
3 septembre 1950
Sans tickets
Air :
IIl faut des tickets maintenant
Pour assurer notre existence
On en demande à tout instant,
Pour le savon ou pour l’essence
Le pain, le vin ou le charbon
Il en faut à la moindre emplette
Même pour une cigarette
Toujours, toujours il faut un bon.Refrain
Mais sans tickets
Je vois la vie en rose
Mais sans tickets
Je puis avoir des choses
Mais sans tickets
Malgré ces jours moroses
Je puis aimer
Chanter, rire, espérer.
II
Puisque tout est contingenté
Pour nous éviter la disette
Affrontons la réalité
Gardons notre pensée secrète.
Demain le bonheur reviendra
Après les jours de pénitence
Qu’importe aujourd’hui la souffrance,
Je ris, je ris de tout cela.
Refrain
Ballade des camemberts
Au temps des plantureux dîners
Lorsque la France était joyeuse
les Camemberts bien affinés
S'étalaient en couche onctueuse.
Leur pête molle et bien crêmeuse
Accompagnait le beau pain blanc.
Où sont ces jours de vie heureuse
Où sont les camemberts d'antan !
Quelquefois par trop avancés
Leur rude senteur capiteuse
Effarouchait un peu
Leur odeur était vigoureuse
Mais cependant respectueuse.
Jadis ils sentaient, maintenant
Ils puent de façon odieuse.
Où sont les camemberts d'antan !
Ces nouveaux camemberts truqués
Caséine gélatineuse
Ne sont vendus qu'avec tickets
De façon parcimonieuse.
Ersatz de matière graisseuse
Ce sont les trente cinq pour cent
De la France nécessiteuse !
Où sont les camemberts d'antan !
Envoi
Prince à notre âme malheureuse
Accordes le réconfortant
D'une cuisine savoureuse
Rends nous les camemberts d'antan !
La chanson du charbon
Autrefois le charbon
S’achetait par ton’s, par wagons
On f’ sait tout l’hiver
Un vrai feu d’enfer
Les radiateurs
Étaient pleins d’ chaleur
Et dans les cheminées
On jetait l’ charbon par pell’tées.
II
On possédait alors
Le bien-être et tout le confort
Tandis que maint’nant
Tout en grelottant
On souffl’ sur ses doigts
Les jours qu’il fait froid.
Et chez soi quand il gèle
On s’ consol’ en battant la s’melle.
III
Jadis tous les marchands
V’ naient vous trouver en insistant.
Aujourd’hui, c’est eux
Qui sont dédaigneux.
On dit : « S’il vous plaît,
Donnez des boulets ».
Pour avoir du poussier
On cherche à les apitoyer.
IV
On leur fait des courbettes
Notre soumission est complète.
On est aux p’tits soins
Pour Monsieur Poulain.
A c’ brav’ Perdigeon
On offr’ des bonbons
On envoie des cadeaux
Au Directeur des Entrepots.
V
Mais les rois du pavé
Ceux qu’on salue avec respect
Ce sont les livreurs.
A eux tout l’ bonheur
Pourboir’s généreux
Regards amoureux
Pour un sac de charbon
On les embrasse avec passion.
VI
Quand les marchands d’ charbon
Nous ravitaill’ ront pour de bon
Il faudra peut-être
Ouvrir les fenêtres.
On aura trop chaud
Avec nos fourneaux
On s’ ra si résistants
Qu’on renverra tous les marchands.
Le Chant du Charbon
Air : La chanson du gardianI
L’hiver dans son logis glacé
Chacun mange en manteau fourré
Pour fair’ monter le thermomètre
On chant’ d’un ton enroué
Refrain
C’est le chant du charbon qui s’attarde
Mesdames, attendez, il reviendra
Attendez mais soyez débrouillardes
Pour ne pas attraper d’ coryza.
Achetez du bois vert très cher
Achetez sciure et déchets
Achetez du mauvais poussier
Tamisé
Votre feu marchera tant bien qu’ mal
Et alors vous vous réchaufferez.
N’attendez pas l’ charbon municipal
Brûlez donc tout votre mobilier.
II
Anzin, anthracite et boulets
Tout ça nous est passé sous l’ nez
On dit que la France va renaître
Chantons donc pour nous réchauffer.
Refrain
C’est le chant du charbon qui s’attarde
Mesdames, attendez, il reviendra
Attendez mais soyez débrouillardes
Pour ne pas attraper d’ coryza.
Achetez du bois vert très cher
Achetez sciure et déchets
Achetez du mauvais poussier
Tamisé
Votre feu marchera tant bien qu’ mal
Et alors vous vous réchaufferez.
N’attendez pas l’ charbon municipal
Brûlez donc tout votre mobilier.
Le Marché noir
Sur l'air " Cadet Roussel"
Quand on veut ach’ ter du savon (bis)
Du beurre, des œufs ou du cochon (bis)
Des chemis’s, des lames de rasoir
Faut s’adresser au Marché noir.
Ah ! Ah ! Ah ! Oui vraiment !
On trouv’ de tout, c’est épatant.
C’est un grand marché clandestin (bis)
Chacun se cach’ de son voisin (bis)
La transaction est très facile
Car on ne paye qu’en billets d’ mille.
Ah ! Ah ! Ah ! Oui vraiment !
On trouv’ de tout, c’est épatant.III
Si vous voulez vous rhabiller (bis)
Adressez-vous au menuisier (bis)
Là vous trouv’ rez à mille francs l’ mêtre
Du drap, en fibre de bois peut-être.
Ah ! Ah ! Ah ! Oui vraiment !
On trouv’ de tout, c’est épatant.IV
Pour de la farine ou du pain (bis)
Voyez donc le bistrot du coin (bis)
Mais là on vous d’ mande en échange
Un’ livre de café sans mélange.
Ah ! Ah ! Ah ! Oui vraiment !
On trouv’ de tout, c’est épatant. V
Et si vous voulez des souliers (bis)
Vous en trouv’ rez chez l’ charcutier (bis)
Si vous demandez d’ la tripaille
On dit : « Apportez d’ la volaille ».
Ah ! Ah ! Ah ! Oui vraiment !
On trouv’ de tout, c’est épatant.VI
Pour des crayons ou du papier (bis)
Vous trouvez ça chez l’ quincaillier (bis)
Mais pour une petite casserole
Voyez les machines agricoles.
Ah ! Ah ! Ah ! Oui vraiment !
On trouv’ de tout, c’est épatant.
Morale
Quand on veut s’approvisionner (bis)
Il faut savoir s’ débrouiller (bis)
Il n’est pas besoin d’être honnête
Suffit d’ payer c’ que l’on achète.
Ah ! Ah ! Ah ! Oui vraiment !
Le marché noir est épatant.
Y a plus rien
Cherchant des victuailles
Je passe chez Briot
On m’ dit : « vous v’ nez trop tôt ».
Tant pis, il faut que j’aille
Chez Vermond pour l’ pinard
Mais là j’arrive trop tard.
Puis je’ m’ dirig’ chez Charlotte
Chercher des carottes
« Ya plus rien » (bis)
Je m’en vais chez Delpierre
Qui m’ dit : « vous n’ êt’s pas fou
Je n’ai plus rien du tout ».
Chez Declerck, pour la bière
On m’ dit : « Rev’ nez nous voir
Lundi ou Mardi soir. »
Et j’ file chez Bernaville
Pour avoir de l’huile
Mais partout c’est l’ mêm’ refrain :
« Y a plus rien » (bis)
Je pense : Faut que j’ m’inscrive
Je cours chez Delavier
Qui me dit : «Pour janvier,
Voulez-vous d’ la lessive
J’en ai en ce moment
Un bel assortiment »
Et par la rue d’ la Madeleine
J’ vais voir Madame Daine
Mais partout c’est l’ mêm’ refrain :
« Ya plus rien » (bis)
Voulant m’ payer,ma chère
Du chocolat au lait
Je vais chez Tavernier.
Sa femme croyant bien faire,
En fait de chocolat
M’offr’ des rutabagas.
Ensuit’ je m’ adress’ chez Stripe
Pour avoir des tripes.
Mais partout c’est l’ mêm’ refrain :
« Y a plus rien ».(bis)
Comm’ i faut qu’je m’ débrouille
Tant pis j’ veux essayer
Et je cours chez Lardier.
Je lui demand’ des nouilles
I m’ dit : « Tout d’ puis Noël
J n ‘ai plus que d’ l’eau d’ Javel.
Puis j’arrive chez Minotte
Just i’ ferm’ sa porte
Et partout c’est l’ mêm’ refrain :
« Y a plus rien ».
Sur la Plac’ je débouche
Et je trouv’ chez Bidet
Sans fournir de tickets
Un’ douzain’ d’ attrap’ mouches.
Je demand’ des haricots
Il m’offr’ des asticots.
J’en ai marre, j’ vous assure
De m’ mettre la ceinture
Car partout c’est l’ mêm’ refrain :
« Y a plus rien ».(bis)
