Péronne Jase (acte2)

Rappel : Dominique Clinckx-Devraine et Marie-Paule Métayer-Devraine , ont fait le choix de ne publier sur le site que les textes dont l’auteur est Gustave Devraine , retranscrits dans leur grande majorité à partir des manuscrits de leur grand-père.

1er tableau : Une nuit à la Hutte

Texte de Mr Henri Douchet,

interprètes  Mr Delay (vieux poissonnier) Max Devraine (novice)

2ème tableau : La Java péronnaise

Les typ's en smokinge
S'en vont en public
Exhiber leur linge
Dans les salons chics.
A l'Hôtel Saint Claude
On dans' la Java
Sur l'air à la mode
Du Jazz Harmonia

Refrain
Les jeunes élégants
Les vieux bedonnants
Dansent en marchant
C'est la Java péronnaise
Sur son rythme joyeux
Glissent silencieux
Tous les gens sérieux
C'est la Java Péronnaise
Dans son saxophone
Monsieur Russe barytone
Costel au violon
Accompagne l'accordéon.
C'est le Jazz Harmonica
Les mecs plus ultra
Les rois d'la java
La vraie Java Péronnaise

3ème tableau : Les jolis coins de chez nous

Texte de Mr Henri Douchet,  interprètes : Melle Guerault, Mme Francine Fournier, Mr Piazza, Mr Quentin

4ème tableau : Les poires des quatre saisons

Texte de Mr Henri Douchet, interprètes Melle Gourdin, Melle Caborne, Melle Gautier Mr Saugnier, Mr Delay et Mr Cazé

5ème tableau : Hier et Avant-hier

Hier

Hier c’est le moment qu’on regrette toujours
Hier c’est le printemps, c’est la vie tout entière
Hier, c’est le passé qui s’enfuit chaque jour
C’est un rêve lointain, un regard en arrière
C’est notre vieux Péronne et son château si fier
Ses antiques remparts d’une beauté grandiose
Pont-levis, parapets, témoins de tant de choses
Mais qui donc se souvient de ce qu’était hier ?

1897 Péronne, ville de garnison
Texte de Mr Henri Douchet, interprètes Melle Déa Berthet, Melle Jeanne Devraine, Mr Cazé, Mr Max Devraine,, Mr Faloux, Mr Ramon

Proyart

(Il chante la chanson des Territoriaux  composée par Gustave Devraine sur l’air de « Pedro »)

Mi j’sus natif d’Estrées
Vous pouvez
Vous en assurer
Mais li s’appelle Détrez
Li i cultive à Proyart
Chest par hasard
S’il est Picard
Mais mi j’m’appelle Proyart
Allez vir din tout l’Santerre
Vous serez qu’chest li Détrez
Il a bieu être militaire
Il a tout d’même ed l’honnêteté
Chest tout d’même enn aventure
J’n’ai pu l’drot d’m’appeler Proyart
A s’voet pourtant su m’figure
Que j’sus un vrai campagnard

II
Il faut pour li des égards
Ch’est un richard
S’il est in r’tard
Ch’est parche qu’il est d’Proyart
Vous voyez bien qu’Détrez
Il est gêné
Si j’sus vexé
Ch’est parch’ que j’sus d’Estrées

Refrain
Proyart, Détrez
Vous pouvez l’d’mander,
On est des nouveaux
Des territoriaux… toriaux
Détrez, Proyart
On est des Picards
Et sous les drapeaux
Des Territoriaux
Té…té…té…té…té…
Territoriaux…toriaux

6ème tableau : Après-Demain

Terrasse de café. Deux petites tables occupées, l’une par deux ouvrières (électrices), l’autre par Melle Martineau, avocate, et Melle Caroline, vétérinaire

La garçonne de café va et vient au lever de rideau.

Caroline  
(à l’avocate qui se lève)
Vous partez déjà ?

Martineau
Oui, Madame la Présidente du Tribunal est très exacte… heure militaire… ce n’est plus comme au temps de mon père. Les audiences commençaient à 14 heures et comme on laissait les avocats masculins parler aussi longtemps qu’ils le voulaient, les audiences se terminaient à 22 heures. Maintenant au bout de 10 minutes, la Présidente du Tribunal interrompt et dit : « Maître concluez »

Caroline
Les femmes sont bien moins bavardes que les hommes !

Martineau
A qui le dites-vous ! C’est comme au Conseil municipal… Finies les séances interminables d’autrefois !... En une demi-heure tout est réglé.

Caroline
Mais pourtant hier soir…j’ai laissé dire qu’on était sorti tard et qu’on s’était chamaillé…

Martineau
Ah ! Je vous vois venir ! Vous voudriez savoir ce qui s’est passé au comité secret pour désigner le jeune homme de la ville à qui on va remettre la couronne de roses.

Caroline
Ah ! Oui ! Dites-le moi, je vous promets le secret.

Martineau
Nous avons promis de ne rien révéler de la délibération. Allons à tantôt, je vous retrouverai ici pour l’apéritif, car vous m’avez l’air pressée.

Caroline
Hélas ! Mon métier ne vaut pas le vôtre, je suis pourtant Doctoresse Vétérinaire diplômée du Gouvernement, mais le cheptel du canton ne compte plus que 17 juments, un étalon, 60 vaches et 2 taureaux.

Martineau
C’est vrai, tout est motorisé et l’on fabrique du lait artificiel et stérilisé. Je ne comprends même pas qu’il y ait des gens attardés qui conservent des vaches ! Allons je vous quitte, j’ai une minute ½ pour gagner le Tribunal

Caroline
Bah ! Avec votre aviette !

Melle Martineau sort à droite
A la table voisine deux électrices boivent et fument. Toutes les deux ont parcouru un journal.

1ère électrice
Comment se fait-il qu’il y ait des élections municipales cette année ?

2ème électrice
Naturellement…C’est tous les six ans, les dernières ont eu lieu en 1969 et nous sommes en 1975.

1ère électrice
Est-ce qu’on ne dit pas que les « Hommes » vont présenter une liste entière ?

2ème électrice
Allons donc ! Ils sont bien assez contents que l’on en conserve quelques-uns sur la liste de la Mairesse !

1ère électrice
Mais crois-tu qu’elle va encore passer en tête de liste la Mairesse ? Madame l’Adjointe guigne sa place… ça se voit !

2ème électrice
Elle ne l’aura que le jour où notre Mairesse entrera au Luxembourg… et ce ne sera pas long.

1ère électrice
Notre sénateur est vieux

2ème électrice
Dis plutôt qu’il est gâteux…il ne se représentera pas ;;; et alors !

1ère électrice
Mais il y aura plusieurs candidates…tiens celle qui vient de s’en aller par exemple.
Elles se lèvent et sortent

Caroline
Elles n’ont pas dix-huit ans et elles font déjà de la politique !

Entrent à gauche Mr et Mme Jacquemard. Madame est en costume de voyage, très élégante, serviette sous le bras ; Mr Jacquemard (Paulin) pousse une petite voiture dans laquelle repose un enfant de quelques mois.

Mme Jacquemard
(Se baissant pour embrasser l’enfant) Au revoir, mon chéri…Soigne bien bébé, prends garde qu’elle ne s’enrhume pas.

Paulin
Ne te tourmente pas…Je vais faire le marché puis je rentre…Je t’attendrai ce soir avec un bon petit souper… Ta voiture est au garage ?

Mme Jacquemard
Oui, j’espère que la réparation est terminée. A ce soir mon Popol.

Elle lui fait de tendres adieux et sort à gauche.
Au premier plan, Paulin, papa modèle promène l’enfant en souriant et en l’amusant, il arrive près de Caroline.


Caroline
Bonjour Mr Jacquemard

Paulin
(S’arrêtant) Bonjour, Melle Caroline

Caroline
Prenez-vous quelque chose ? Je vous invite.

Paulin
C’est pas de refus.
(Il gare la voiture sur le côté et s’assied à table.)

Caroline
Qu’est-ce que vous prenez ? Une bénédictine, un cocktail ?

Paulin
Oh ! Non, cela me ferait du mal, je préfère un tilleul.

Caroline
(Appelant) Garçonne, un tilleul à la fleur d’oranger pour Mr Paulin.
(Elle lui offre une cigarette) Fumez-vous ?

Paulin
Non, merci…Mais ce tilleul fera la digestion ; nous avons mangé trop vite, ma femme est toujours si pressée.

La Garçonne apporte le tilleul

Caroline
Vous avez de la chance d’avoir trouvé une femme comme cela !

Paulin
Ce n’est pas moi qui l’ai trouvé.

Caroline
Comment ?

Paulin
Mais non, vous savez bien ! C’est elle qui m’a demandé en mariage il y a un an et demi. J’ai dit oui parce qu’elle avait une situation. Elle venait de reprendre le portefeuille de la Compagnie d’Assurances « l’Abeille ».

Caroline
C’est une bonne affaire.

Paulin
Excellente… Mais il faut se démarcher beaucoup, puis il y a le travail de bureau, les Inspecteurs.

Caroline
Mais, vous l’aidez !

Paulin
C’est pas mon rayon… A chacun son boulot.

Il chante
C’est elle qui tout’s ses journées
Va relancer les clients
C’est elle qui fait les tournées
C’est elle qui tient le volant
C’est elle qui crotte ses bottines
C’est elle qui fait l’boniment
C’est elle qui toujours turbine
Afin d’gagner de l’argent

Refrain
Et pendant c’temps là
J’fais tranquillement la popote
Chez moi je bib’lote
Et je remmaille ses bas d’soie !
Oui pendant ce temps là
Moi sans me fair’ de la bile
Je berc’ la p’tit’ fille
J’vous assur’, je n’m’en fais pas

II
C’est elle qui graisse la voiture
C’est elle qui remet les pneus
C’est elle qui paie les factures
C’est elle qui rouspète un peu
C’est elle qui fait les polices
C’est elle qui tient le bureau
C’est elle qu’est la Directrice
C’est elle qui paie les impôts.

Refrain



(S’occupant de l’enfant) Voilà qu’elle va pleurer ; Oui, ma bichette, on va se promener…
A la vôtre Melle Caroline (il boit) Vous êtes bien gentille aussi…Si vous m’aviez demandé ma main…

Caroline
Moi ! Il n’y a pas de danger ! Je veux rester célibataire…Epouser un gros paresseux comme vous !...

Paulin
Un paresseux ! ! !
(il sort avec l’enfant
Entrent Mme la Mairesse et Mme l’Adjointe, discutant entre elles )


Caroline
(A part) Ah ! Voici Mme la Mairesse et Mme l’Adjointe.
Elle se lève pour les saluer, mais elles ne l’aperçoivent pas, elle se rassied et allume une pipe.

La Mairesse
Oui, Mme l’Adjointe, je ne vous le cache pas, la petite guerre sournoise que vous menez contre moi doit prendre fin.

L’Adjointe
Mais Mme la Mairesse

La Mairesse
Il n’y a pas de « Mais Mme la Mairesse ». Je me rends très bien compte qu’il suffit que je propose quelque chose pour qu’aussitôt vous preniez le contrepied.

L’Adjointe
Je ne vois pas.

La Mairesse
Pas plus tard qu’hier soir pendant la délibération du Conseil à huis clos,
Alors que je soutenais la candidature du jeune Dautencourt un gentil blondinet, doux, poli, sage comme une image, un peu trop timide peut-être, mais ça se passera… vous m’avez combattue en poussant pour Verlimonts, un garçon bien quelconque.

L’Adjointe
(Se rebiffant) Mais pardon, il n’est pas quelconque, il se tient très bien et il n’a jamais couru d’histoires sur son compte tandis que votre protégé…

La Mairesse
(Se fâchant) Madame l’Adjointe !

L’Adjointe
Madame la Mairesse !
Elles chantent en duo 

Sachez madame que Dautencourt
Est un jeune homme très estimable

Mais Verlimonts dans ce concours
Est autrement recommandable
Votre blondin cache son jeu
On lui connaît des amourettes

Si votre brun en eut si peu
C’est par sottis’ qu’il reste honnête



La Mairesse
(Continuant) enfin vous l’avez emporté !...les trois hommes du Conseil municipal se sont abstenus et votre candidat a été élu.

L’Adjointe
Par onze voix contre neuf.

La Mairesse
Parce que Melle Martineau l’avocate m’a trahie. Si nous avions été 10 contre 10 j’aurais fait jouer ma voix prépondérante.
Entre l’Agente de Police qui se tient à l’écart, La Mairesse l’aperçoit
Attention, devant nos administrés et nos inférieurs il ne faut pas que la Municipalité paraisse divisée.

L’Adjointe
Vous avez raison Mme la Mairesse.

La Mairesse
Je suis d’ailleurs obligée de m’incliner, le vote est acquis…Voyons occupons-nous des détails de la fête…A quelle heure doit arriver Mme la Ministresse des Travaux Publics ?

L’Adjointe
Elle part de paris à 15h05…son avion doit toucher l’aérodrome de Flamicourt à 15h20 à moins de panne.

La Mairesse
Elle sera d’abord à La Chapelette pour l’inauguration du Canal du Nord commencé il y a 65 ans.

L’Adjointe
Ça ne sera pas long…elle jettera un seau d’eau dans le bief…le pick-up municipal lui jouera La Marseillaise.

La Mairesse
Et elle viendra présider la cérémonie du couronnement du Rosier à 16 heures. A 16 heures trente elle pourra être de retour à Paris. (S’adressant à l’Agente) Mais qu’est-ce que vous attendez là, Agente Bellemain ?

L’Agente
Madame la Mairesse, c’est pour l’eau

La Mairesse
Comment ? Encore l’eau !

L’Adjointe
Quand ça n’est pas l’eau c’est le gaz.

La Mairesse
Et quand ce n’est pas le gaz, ce sont les calorifères… EH bien ! Qu’y a-t-il ?

L’Agente
Les bornes fontaines ne fonctionnent plus dans le quartier Saint Sauveur.

L’Adjointe
Comment se fait-il ?

L’Agente
C’est rapport à la gelée.

La Mairesse
Allez prévenir la conductrice des travaux

L’Agente
J’en reviens. Elle dit que la seule chose à faire est d’adopter les conclusions du rapport qu’elle vous a présenté.

La Mairesse
(A l’Adjointe) Elle préconise une nouvelle invention. Il paraît qu’en creusant un puits et en y installant une sorte de pompe à balancier on obtient de l’eau tout le temps.

L’Adjointe
Ça se pourrait bien. C’est comme pour les calorifères des deux collèges. Croyez-vous que la ville n’aurait pas intérêt à faire poser dans chaque classe et dans les dortoirs un appareil qu’on charge avec du charbon ?

La Mairesse
Nous étudierons cela. (A l’Agente) Allez faire publier qu’en raison de travaux urgents le service des eaux sera interrompu pendant 48 heures.
(L’Agente sort)
Si l’on prenait quelque chose ?
Elles se dirigent vers Caroline plongée dans la lecture du Courrier de Péronne.
Bonjour mademoiselle, on peut se mettre à votre table ?

Caroline
Certainement

La Mairesse
(A la garçonne qui est entrée)
Deux pernods petits fils fait la garçonne

L’Adjointe
Qu’y a-t-il d’intéressant ?

Caroline
Pas grand-chose. Les 6000 ouvriers du Mohair réclament une augmentation, mais le Directeur a refusé parce qu’il veut donner, à titre exceptionnel un dividende aux actionnaires.

L’Adjointe
Et c’est tout ?

Caroline
L’Arrondissement de Péronne sous l’occupation par le successeur de Fasol.

L’Adjointe
Et ça durera encore longtemps…On en est à la lettre M … Maricourt…Moislains.
Le Courrier pose aussi une question à la Municipalité au sujet de l’emplacement de la future statue qu’on doit élever au fondateur de la Ligue des Contribuables.

La Mairesse
Nous n’y avons pas encore songé.

Caroline
Proposez la Place Saint Sauveur

L’Adjointe
Impossible il y a déjà la statue de Moreau

Caroline
Alors en face le Monument aux morts.

La Mairesse
Encore plus impossible…En face il y a le monument élevé à la mémoire de l’Ami de l’école laïque, celui qui faisait des revues.

L’Adjointe
Justement cela ferait le pendant.

Caroline
On ne trouverait pas un emplacement au Cam ?

La Mairesse
Le Cam est réservé au Solitaire…il faut respecter la solitude.

Caroline
Et sur la place du Château

L’Adjointe
Elle appartient de droit à l’Ermite… Mais au haut de la rue Gaspard Lainé ?

La Mairesse
Non pas assez large…Mais je vois un endroit tout désigné… la pâture de Mr Marlin

L’Adjointe
Le terrain va coûter cher.

La Mairesse
Tant pis… mais il n’y a pas à hésiter. Nous augmenterons les taxes de voirie de 2% pour élever une statue au défenseur des Contribuables.
Discussion dans la coulisse. On entend la voix de Castagneul :;
Oui j’irai l’trouver. A n’est po réglementaire…Ch’est nous à ch’premii rang.

La Mairesse
Qu’y a-t-il encore ? Oh ! Cette compagnie de pompiers !
Le sapeur Castagneul et la Capitaine font irruption sur la scène.

Le Capitaine
Compagnie…Halte ! (Le sapeur s’arrête) Eh bien ! Sapeur Castagneul est-ce ainsi que l’on aborde ses supérieurs ? Reculez à douze pas. (il obéit) Garde à vous… Fixe … Six pas en avant…Marche…Compagnie…Halta Saluez ; (tous deux saluent) Et maintenant exposez à la Municipalité la raison de votre refus d’obéissance… Je parlerai ensuite.

Castagneul
(il chante sur l'air de "des pompiers de Nanterre" )

Avec tout le respect
Que j’dois à ma cheffesse
Madame la Mairesse
Il faut nous écouter
Les hommes sapeurs-pompiers
Ont droit sans réticence
A la prééminence
Et sur les femm’s doivent prendr’ le pas

Refrain
Nous par devant
Au premier rang
Les fem’s par derrière
Et c’est comme ça
Qu’il faut qu’ça soit
C’est réglementaire
Si les virils
Dans le civil
Veul’t se laisser faire
Sous l’uniforme
Qu’on se conforme
Aux lois militaires

La Mairesse
Capitaine, je vous écoute

La Capitaine
Madame la Mairesse, cet homme a raison, mais je n’ai pas tort. Dans ma compagnie il y a huit hommes simples sapeurs et trente-deux femmes dont 28 gradées. Puis-je faire marcher des sous-officiers derrière de simples sapeurs ?
Décidez.

La Mairesse
(A l’Adjointe) Il me semble que Madame la Capitaine a raison. Les femmes ont pour elles le nombre et la supériorité des grades

L’Adjointe
Si vous, décidez en faveur des femmes les derniers sapeurs masculins vont peut-être démissionner.
La Mairesse
(Tranchante) Tant que je serai à la Mairie, les hommes n’auront qu’un droit : celui de se taire…et encore !

L’Adjointe
Mais s’il survient un incendie ? Qui montera à l’échelle et sur les toits ?

La Mairesse
(Réfléchissant) C’est vrai…C’est à considérer…

L’Adjointe
Et en tous temps qui fera les corvées, l’astiquage des cuivres, l’entretien des tuyaux ?

La Mairesse
Oui, mais si les 32 femmes se mettent en grève allons-nous recevoir la Ministresse des Travaux Publics avec une compagnie réduite à 8 hommes…Il faut savoir nager.

L’Adjointe
(Ironique) ça vous connaît !
La Mairesse lui lance un regard féroce, puis reprend d’une voix officielle

La Mairesse
Capitaine, et vous sapeur, écoutez-moi. La question des préséances que vous posez est une de celles qui réclament de mûres réflexions, mais soyez persuadés que la Municipalité respectueuse des droits de chacun, l’étudiera avec une bienveillance égale pour les deux parties. Je vous rappelle ce que la Municipalité a déjà fait pour vous. Elle a mis à votre disposition pour garer le matériel les locaux de la sous-préfecture qui ne servaient à rien puisqu’il n’y a plus de sous-Préfet. Elle fera plus encore par la suite…Retournez où le devoir vous appelle et pour la prise d’armes de tantôt que chaque sapeur mâle marche à son rang avec une femme de chaque côté. Allez. Je vais aller vous passer en revue.

Le capitaine et le Sapeur saluent et s’éloignent en chantant

Deux femm’s ça va !
Une à chaque bras
Redressons la tête
Marchons au pas
Jusqu’au trépas
Et zui laï la la


L’Adjointe
(A la Mairesse) Vous êtes épatante !

La Mairesse
Un homme n’aurait pas trouvé cela. Venez
Elles sortent
Caroline allume une nouvelle pipe. Entre Mr Amidon repasseur, livrant le linge.

Amidon
J’allais chez vous Melle Caroline.

Caroline
Vous me rapportez mon linge…très bien ! Voyons si vous l’avez bien repassé.

Amidon
Voyez…Vos chemises culottes…vos serviettes de toilette... vos mouchoirs...vos deux pyjamas...et la petite note.

Caroline
Qui se monte ?

Amidon
52 francs 75

Caroline
Monsieur Amidon il me semble que vous abusez. Vous voulez gagner trop d’argent.

Amidon
Mais non voyons, c’est compté au prix de série du Syndicat. Vous savez que je n’ai pas le droit de vous compter moins.

Caroline
Votre femme est toujours aviatrice ?

Amidon
Oui, elle fait chaque jour Péronne-Alger et retour. Je l’attends d’un moment à l’autre. Je vais déposer le linge chez vous et j’irai aider ma femme à rapporter ses provisions, car vous comprenez, elle trouve là-bas fruits et primeurs à bon compte.

Caroline
Ne le dites pas. Vous savez qu’il est défendu d’acheter hors Péronne depuis le dernier arrêté du Conseil Municipal.

Amidon
N’ayez crainte. Je ne le dis qu’à vous, mais tout est si cher ici.
Entre Paulin avec sa petite voiture
Tiens voilà Paulin.
(Ils se serrent la main)
Vous avez fait votre marché ?

Paulin
J’ai acheté des œufs

Amidon
Des œufs de poule ?

Paulin
Oh ! Non c’est bien trop cher ! Des œufs synthétiques. Je les ai payés 2 francs 50 pièce… et puis des côtelettes de mouton (montrant une petite boîte) tenez en voilà pour 26 francs. Et les oranges sont à 12 francs.

Amidon
A la maison nous ne faisons pas de cuisine chimique. En Algérie on trouve encore des produits naturels.
(Entre l’Agente)

L’Agente
Avez-vous vos tickets ?

Paulin
Oui Melle l’Agente. (Cherchant dans ses poches) Où ai-je pu les fourrer ?

L’Agente
Si vous n’avez pas vos tickets je dresse contravention.

Paulin
Mais je les ai…je les ai ! Tenez voilà celui des œufs. Et celui pour les comprimés de côtelette…Voyez 26 francs

L’Agente
26 francs (elle consulte son barème) Une boîte de pilules de côtelette de mouton…Vous avez payé trop cher, leur prix est de 24 francs. Vous avez une contravention pour ne pas avoir réclamé l’application du Tarif Municipal.

Paulin
(Désolé) Voyons Melle l’Agente vous n’allez pas me faire un procès pour 2 francs … c’est le boucher…

L’Agente
Ça ne me regarde pas. Fallait pas vous faire empiler.

Paulin
(Familier) Voyons…si vous vouliez être bien gentille !

L’Agente
De quoi !... de quoi ! Vous voulez user avec moi des moyens de séduction de votre sexe ! Rien à faire ! (A Amidon) Et vous, où sont vos achats ?

Amidon
Je n’ai encore rien acheté, Melle l’Agente

L’Agente
Rien acheté ! Je sais…Votre femme avec son avion vous rapporte des provisions du dehors mais j’ai l’œil sur vous et si je vous pince ça vous coutera très cher ! Vous devez acheter péronnais
Elle sort

Paulin
(A Amidon) Quelle rosse !

Caroline
(Riant) on appelle cela de l’économie dirigée.
Entre Adèle (l’aviatrice)

Amidon
Ah ! Voici mon épouse ! Bonjour Adèle ;

Adèle
J’ai rapporté un melon, des bananes et un gîte à la noix de chameau : 3 francs la livre…une occasion.
Amidon
(Enfouissant le tout dans son panier)
Cache cela…cache cela… et reviens vite Au revoir.
Ils sortent

Caroline
Il a mis sa bidoche sur mon linge !

Paulin
(Pensif) Une contravention avec les frais ça va revenir cher ! Que va dire ma femme !

Caroline
Vous paraissez tout triste Mr Paulin. Allons venez-vous asseoir près de moi… Vous prendrez un grog, ça vous remontera.

Paulin
(S’asseyant) Non pas de grog c’est trop fort, ça me ferait mal…un thé si vous voulez.

Caroline
Garçonne, un thé bien chaud pour Mr Paulin.

Paulin
Vous, vous êtes bien gentille, Melle caroline, pour sûr que si vous aviez demandé ma main…
Ils se regardent…
Entre Mme Jacquemard

Mme Jacquemard
Qu’est-ce que tu fais là ! (Subitement jalouse) Oh ! C’est du propre ! Et c’est comme ça que ça se passe pendant que je suis en voyage ! Je bénis le ciel que ma voiture n’était pas encore réparée…Je vais mettre ordre à ce manège. Allez ! Hop ! Prends la petite et rentre à la maison.
Paulin lui obéit et sort
Si ce n’est pas honteux ce que vous faîtes ! Détourner les hommes de leurs devoirs ! Porter la brouille et le déshonneur dans les familles !

Caroline
Mais Madame

Mme Jacquemard
Oui, votre conduite est inqualifiable, je ne veux pas me salir les doigts mais considérez-vous comme giflée.
Entrent l’avocate et une électrice

Caroline
(Furieuse) Melle Martineau et vous Mademoiselle, je vous prends à témoin. Madame me provoque publiquement, nous nous battrons, je suis l’insultée…je choisis le pistolet.

Mme Jacquemard
A Mme Amidon et à la 2ème électrice qui entrent
Du tout ! Melle ici présente veut suborner mon mari ! Je suis en cas de légitime défense, nous nous battrons, oui mais…à l’épée et je vous prie de m’assister.
On cherche à les séparer.

Caroline
Je suis l’insultée…au pistolet…au pistolet

Mme Jacquemard
Je suis l’offensée…à l’épée…à l’épée.
Les témoins les entrainent chacune de leur côté

Scène finale

Roulement de Tambour Pas doublé Puis chœur

Péronne est en fête
Chantons à tue-tête
Du premier
Au dernier
Vive le Rosier

Madame la Mairesse suivie de l’Adjointe, la Capitaine, l’Agente, Castagneul etc… font leur entrée avec leur écharpe tricolore

La Mairesse
Quatre heures ! Et madame la Ministresse n’est pas là.

L’Adjointe
Elle a eu une panne
La petite télégraphiste (entrant)
Un radiotélégramme pour Madame la Mairesse
La Mairesse
(Lisant le télégramme) C’est à la fois une bonne et une mauvaise nouvelle. Madame la Ministresse des Travaux Publics vient de mettre au monde un superbe bébé… et c’est la raison de son absence. Elle s’excuse et me prie de la suppléer.

L’Adjointe
Nous lui enverrons nos félicitations… mais est-ce que vous allez procéder quand même au couronnement du Rosier ?

La Mairesse
Non, nous attendrons que Mme la Ministresse soit rétablie. (A l’Agente) Agente Bellemain, faites annoncer par les haut-parleurs municipaux que la fête est remise à une date ultérieure.

Elle chante sur l'air de " Adieu de l'Auberge du Cheval blanc "

La Mad'lon sonne
Il est minuit
C'est l'heure de s'coucher à Péronne
Et chacun chez soi va rentrer sans bruit
On entend déjà Dac' qui ronchonne
L'agent d' service
Fait les cent pas
Le commissaire de police
De la main nous montr' là-bas
La porte du cinéma

Refrain en chœur

Adieu, Adieu
Monsieur Dejeant fait les gros yeux
Il est temps de chanter
En chœur le dernier couplet.
Adieu, Adieu
Nous avons été audacieux
Avec Péronne jase
J'ai bien peur que l'on vous rase
Si vous êtes satisfaits
N'hésitez pas à le montrer
Et des deux mains, applaudissez
Ce concert fut réussi
Rire fut notre seul souci
A tous nous vous disons merci
Adieu, Adieu
N'vous en fait's pas Mesdam's Messieurs
Car elle est finie
La R'vue d'la Symphonie
Adieu, Adieu
Vous vous êtes amusés tant mieux

Rideau