1935 – Revue locale en 2 Actes et 12 Tableaux – auteurs G. Devraine, H. Douchet et M. Routier
Rappel : Dominique Clinckx-Devraine et Marie-Paule Métayer-Devraine , ont fait le choix de ne publier sur le site que les textes dont l’auteur est Gustave Devraine , retranscrits dans leur grande majorité à partir des manuscrits de leur grand-père.
1er acte : en 6 tableaux
1er tableau : A l'Œil
2ème Tableau : Galéjade Péronnaise
3ème Tableau : Le Percepteur est bon enfant
4ème Tableau : La Loterie Nationale
5ème Tableau : Le Référendum au Picardy
6ème Tableau : La Désunion commerciale
2ème acte : en 6 tableaux
1er tableau : Une nuit à la Hutte, La légende de la dame de Bruntel
2ème tableau : La Java Péronnaise
3ème Tableau : Les jolis coins de chez nous
4ème Tableau : Les poires des 4 saisons
5ème tableau : Hier, Péronne, ville de Garnison
6ème Tableau : Après-Demain
D'après les textes en notre possession figuraient parmi les interprètes :
Melle Delay
Mr Cazé
Melle Andréa Berthet dite Déa
Melle Raymonde Guérault
Mme Francine Fournier
Mr Piazza
Melle Sallé
Melle J.Gourdin
Mr Ramon
Mr Max Devraine
Melle Jeanne Devraine
Mr Faloux
Melle Gautier
Mr Delay
Melle Caborne
Mr Saugnier
Mr Parent
Prologue
Rire est le propre de l’homme
C’est pourquoi nous voulons en somme,
Vous amuser comme il convient
A de modestes comédiens.
Raillant parfois le ridicule
L’auteur a manié la férule
Doucement sans brutalité,
Sans haine et sans méchanceté.
Dans le seul but de vous distraire .
En riant de notre misère
De tous nos malheurs sans façon
Il fit de petites chansons.
C’est ainsi qu’il vous les présente.
L’entreprise est, je crois, plaisante
Voyez d’abord en débutant
L’aventure du temps présent.
Qu’on traite sans blesser personne.
Puis comparait l’ancien Péronne.
Vous gouterez j’en suis certain
Les chansons d’Edgard Arcelin
Dont la Muse primesautière
Tour à tour mordante et légère
Fit dans un temps déjà lointain
Les délices de vos anciens.
Et maintenant, je vous en prie
Place au rêve, à la Fantaisie
1er acte
1er tableau : A l’Œil
La scène représente la salle de rédaction du nouveau journal local « L’ŒIL ». C’est en même temps le bureau directorial. Mobilier ad hoc, table de dactylo. Portes au fond. Un téléphone.
Au lever de rideau la scène est vide. Le Secrétaire rentre, enlève ses gants, son chapeau, son pardessus et va prendre place au bureau où se trouve un volumineux courrier qu’il examine, jetant de côté ce qui ne l’intéresse pas.
Le Secrétaire (Tenant son portefeuille) On a tiré hier la 7ème tranche de la Loterie des Régions Libérées…Si j’avais gagné !! La liste des numéros gagnants doit être parue. (Il prend un journal et au moment où il l’ouvre, on frappe). Zut !!...Entrez (Entre une jeune fille assez élégante) La Jeune Fille Bonjour monsieur… Le Secrétaire Mademoiselle ?... (À part) Elle n’est pas mal. Si elle cherche une place de bonne, elle ferait très bien l’affaire de ma femme qui est sans depuis 3 semaines… (Haut) Vous désirez ? La Jeune Fille Monsieur, je voudrais me placer… Le Secrétaire (À part) Voilà qui tombe à merveille (haut) Vous placer ? (à part) Elle fait bonne impression (haut) Savez-vous faire la cuisine ? La Jeune Fille (Interloquée) Non, Monsieur ! Le Secrétaire (Déçu) Ah ! Mais vous savez faire le ménage et soigner les enfants ? La Jeune Fille Non, je ne sais pas … Je désire une place comme secrétaire-dactylo…Voilà 3 ans que je suis les cours que les Professeurs de la Société Industrielle d’Amiens viennent donner à Péronne sous le patronage de la Chambre de Commerce. et sur l'air de "Madame Angot : Non jamais les portes closes"
De la Chambre de Commerce
J’ai suivi les cours gratuits…
Parmi les branches diverses
Qu’on y vulgarise avec fruit
C’est la dactylographie
Qui me valut le premier prix
Puis-je espérer qu’on m’apprécie
Dans ce métier si bien appris
Ce serait du sort, ironie
Si ce diplôme ne suffit
Faut-il que j’en sois munie
Pour n’en tirer aucun profit !
Le Secrétaire
(Devenu froid) Oui…pour le moment
La Jeune Fille
Voulez-vous me permettre de vous soumettre mes diplômes, (elle cherche dans son sac à main
Le Secrétaire
Laissez vos paperasses…Je me fie à vos déclarations… Mais pour l’instant je ne vois rien à vous indiquer.
La Jeune Fille
(Déçue) Rien ?... et chez les notaires ?
Le Secrétaire :
Ils se plaignent d’en avoir trop !
La Jeune Fille :
Chez les avoués ?... Au greffe ?... Chez les architectes ?...
Le Secrétaire fait signe de la tête qu’il ne faut pas y compter) Et au Mohair ?
Le Secrétaire
(Se préparant à travailler au bureau)
Partout ils en renvoient !...
La Jeune Fille
Je n’ai pas de chance !... voyons vous ne pourriez pas mettre une annonce à l’OEIL ?
Le Secrétaire
Oh ! Vous plaisantez mademoiselle ?... A l’œil !
La Jeune Fille
Mais on m’avait dit…
Le Secrétaire
Celui qui vous a renseigné s’est fourré le doigt dans l’œil.. C’est 1, 50 la ligne.
La Jeune Fille
Mais je ne demande pas mieux de payer ce qu’il faut pour que mon annonce paraisse dans votre journal l’ŒIL
Le Secrétaire
Je vous demande pardon…Je n’y étais pas… Dans les petites annonces de l’OEILO, notre journal dont le premier numéro va paraître demain, dites-moi ce que vous voulez mettre.
La Jeune Fille
Je ne sais pas…Vous avez plus l’habitude
Le Secrétaire
(Prenant une feuille de papier) Nous allons mettre en abrégé ce qui coûtera moins cher… J…F.. Quel âge avez-vous ?
La Jeune Fille
Dix-huit ans
Le Secrétaire
Bien !... J…F… 18 a E.I. dem. Pl. Sténodactylo, écrire ŒIL 346
La Jeune Fille
Vous croyez qu’on comprendra ? Qu’est-ce que cela veut dire ?
Le Secrétaire
On ne vous a dons pas appris à lire les petites annonces en abrégé, dans les Cours de la Chambre de Commerce ? Voilà comment il faut lire : jeune Fille 18 ans diplômée Ecole Industrielle demande place Sténodactylo écrire N°346
La Jeune Fille
Aurais-je une réponse ?
Le Secrétaire
Je ne vous garantis rien !...peut-être en joignant votre photographie…mais c’est plus cher. Un cliché coûte 60 francs.
La Jeune Fille
Et vous croyez que j’aurais plus de chance !
Le Secrétaire
Certainement, mademoiselle… Notre journal sera surtout un illustré.
La Jeune Fille
Alors je cours tout de suite chez le photographe… Au revoir, Monsieur
(Elle sort)
Le Secrétaire
A tout à l’heure :…Elles sont toutes sténodactylos. Il en est encore venu deux hier…et pas moyen d’avoir une bonne !... et la nôtre de dactylo que devient-elle ? (il regarde l’heure) 9h45 ! Elle doit être là à 8h30 ! Jamais exactes ces dactylos. Il faudra que je mette ordre à cela.
Le Directeur
(Entrant)
Alors… Ce rédacteur que j’attends ne s’est pas encore présenté ?
Le Secrétaire
Non, Monsieur le Directeur
Le Directeur
Et la copie ?... ça commence à rappliquer ?
Le Secrétaire
Oh ! Pas grand-chose ! Quelques communiqués
Le Directeur
(S’approchant de la table et examinant les papiers)
Comment, pas grand choses ? Des convocations aux matches de football, des comptes rendus d’Assemblée générales des Sociétés de Péronne !... Une séance au Collège Béranger §… Un concours de tennis !... Une manifestation des Poilus d’Orient…mais c’est du nanan !...E j’ai là le compte-rendu de l’Inauguration de la passerelle… Tenez, écoutez
(Il chante sur l'air de " En revenant de la Revue ")
Aussitôt que fut terminée
La passerelle en construction
On choisit une belle journée
Pour en faire l’inauguration
Tout’ la gare était pavoisée
Partout des drapeaux dans le hall
La presse locale représentée
Par Boulgrain, Routier ,t Courcol
Les Mair’s s’étaient placés
Chacun de leur côté.
Ils fir’nt donc la moitié du ch’min
Au milieu se serrant la main
M’sieu l’maire de Flamicourt
Alors fit un discours
Disant qu’il fallait faire
L’Union de tous les prolétaires.
Notr’ député
Plein de civilité
Dans un coin accapare
Le chef de gare
Sur un signal
On entend au loin
Les cors de chass’ jouer
l’Internationale.
Monsieur Daudré, parlant de la France
Commença ses lamentations
Faisant pleurer tout’ l’assistance
Au souvenir de l’invasion
Alors ce fut une embrassade
Les conseillers municipaux
De Péronne, donnaient l’accolade
A leurs collègues S.F.I.O.
Ainsi sur la passerelle
Oubliant leurs querelles
On voyait Decaux et Caron
Fraterniser avec Coulon
Basquin disait ; Tchou Jules
C’est la nouvell’ formule
Et l’ brav’ Masson pleurait
Dans le casque à monsieur Sené
Vers le banquet
Au pas accéléré
Flamicourt et Péronne
En longu’ colonne
Très à leur aise
D’vant le public bienveillant
Défilèr’nt aux accents
D’la Marseillaise
Le Secrétaire
Mais Monsieur le Directeur vous passez sous silence l’incident du soir
Le Directeur
Quel incident ? Chut ! C’est le moment d’appliquer notre devise : »Nous savons tout, mais nous ne disons rien ».
Le Secrétaire
Alors l’ŒIL n’a pas d’oreilles ?
Le Directeur
Nous voulons sortir des sentiers battus…L’ŒIL doit tout voir, en ville comme à la campagne !...Aujourd’hui on n’a plus le temps de lire…L’ŒIL s’adressera aux yeux de ses abonnés et les mettra au courant de tout d’un coup d’œil…En ouvrant l’ŒIL, ils auront tout vu et sauront tout ce qui mérite d’être su…Voilà ce que nos confrères n’ont pas encore compris !...En mettre pleins les yeux ! Tout ce qu’ils n’auront pas nous l’aurons à l’ŒIL. C’est compris ?
Le Secrétaire
Oui, Monsieur le Directeur
Le Directeur
Bien ! Quand mon rédacteur en chef sera arrivé, appelez-moi.
(Il sort)
Antoinette
(Entrant du côté opposé, tenue de ville)
Monsieur n’est pas là ?
Le Secrétaire
Monsieur le Directeur est en train de s’habiller
Antoinette
Comment, pas encore prêt ! (S’approchant de la porte et l’entrouvrant) Comment tu n’es pas encore prêt ! A quelle heure partons-nous ?
Le Directeur
(Des coulisses) je ne peux pas te le dire…Il faut que je voie mon rédacteur en chef que j’attends d’un moment à l’autre…
Antoinette
Alors je vais prévenir nos amis que nous serons en retard pour le déjeuner.
Le Directeur
Mais oui…si tu veux…
(En même temps qu’Antoinette se dirige vers le téléphone on frappe à la porte…)
Le Secrétaire
Entrez
(Antoinette tourne la manivelle du téléphone, entre Marius
Antoinette
Allo…Allo…Voulez-vous me donner le 27 à Flaucourt…Comment pas libre ?...
Le Secrétaire
(À Marius) Vous désirez ?
Marius
Voir monsieur le Directeur
Le Secrétaire
Qui dois-je annoncer ?
Marius
Monsieur Marius Olive Courtefigues (il tend sa carte) le rédacteur attendu
Le Secrétaire
En effet, monsieur le Directeur vous attend…Je vais le prévenir..
(Le téléphone sonne)
Antoinette
Ah ! Enfin !... (Elle prend l’écouteur) mais non mademoiselle je ne vous ai pas demandé Rancourt…C’est le 27 à Flaucourt que je désire. Vous rappellerez ? Faites vite alors !
Le Secrétaire
(À Marius) Monsieur est à vous à l’instant…Donnez-vous la peine de vous asseoir…
Marius
Bien, merci.
(Le téléphone sonne à nouveau)
Antoinette
(Après avoir décroché l’écouteur) Comment ? Le 17 à Flaucourt ! Mais je vous ai demandé le 27 (elle raccroche) Ah ! Que c’est ennuyeux ! Que c’est donc ennuyeux
Marius
(Se levant et s’approchant d’elle) Excusez-moi, Madame peut-être pourrais-je vous obtenir la communication que vous désirez s’une façon plus rapide si toutefois je ne suis pas indiscret..
Antoinette
Nullement Monsieur, je voudrais prévenir nos amis de Flaucourt que nous n’arriverons pour le déjeuner que vers 13 heures.
Marius
Rien de plus facile…Quel est le N° de vos amis ?
Antoinette
Le 27 à Flaucourt
Marius
(Prenant le téléphone) Madame ce ne sera pas long. Allo, mademoiselle je voudrais New-York Academy4546…C’est bien cela…Je vous remercie. (il raccroche) ce ne sera pas long ! A Marseille c’est toujours ainsi que nous demandons les communications pour la ville et les environs.
Antoinette
Et vous l’obtenez sans peine ?
(Le téléphone sonne)
Marius
Vous allez voir… Allo …Academy ! four..five…four..six ? is that you John ? Will you please tell two seven Flaucourt Mrs Gauchin will be late for lunch.. Thanks old fellow (il raccroche) Voilà, chère Madame, vos amis seront prévenus avant cinq minutes.
Antoinette
Je ne sais comment vous remercier, Monsieur…
Le Directeur
De quoi s’agit-il ?
Antoinette
Monsieur a été complaisant de téléphoner à Flaucourt…Il m’était impossible d’obtenir la communication.
Marius
Le meilleur c’est de passer par New-York
Le Directeur
Par New-York ? Mais ça va coûter les yeux de la tête
Marius
Non ! Monsieur vous ferez rentrer cette dépense dans les frais généraux…
Le Directeur
Ah ! c’est vous le rédacteur annoncé..
Marius
Parfaitement…lui-même, Monsieur le Directeur
Le Directeur
(À Antoinette) excuse-moi ma chérie…il faut que je m’entretienne un moment avec Monsieur…
Antoinette
Bien, mon ami, je vais faire sortir la voiture
(Antoinette sort)
Marius
Vous connaissez par ma lettre qui je suis. Je ne m’étendrai donc pas longtemps sur mes qualités professionnelles ni sur ma compétence. Je suis celui que vous cherchez…
Le Directeur
Vous avez bonne opinion de vous
Marius
Je ne fais pas de simagrées, j’ai conscience de ma valeur
Le Directeur
J’espère que mes lecteurs s’en apercevront
Marius
Alors c’est entendu, j’entre en fonctions ?
Le Directeur
Je ne demande pas mieux que d’essayer vos talents. Je vous préviens qu’étant étranger à Péronne et à son arrondissement, il vous faudra vous familiariser avec les choses locales
Marius
Avant ce soir, je serai au courant de tout et vous m’aurez jugé.
Le Directeur
Alors je vous laisse…excusez-moi…je suis assez pressé.. ; je vous laisse à mon Secrétaire qui va vous parler de nos concurrents.
Alors bonne chance
(Ils se serrent la main, le Directeur sort)
Marius (au secrétaire)
Alors ces gazettes ?...Concurrence dangereuse ?
Le Secrétaire
Eh bien ! Voila…
(À ce moment entre Louisette)
Ah ! Vous voilà tout de même. Vous avez de la chance que le patron n’ait pas demandé après vous, vous auriez pris quelque chose pour votre rhume.
Louisette
J’étais chez le coiffeur…Il y avait du monde et j’ai dû attendre.
Le Secrétaire
Enfin vous êtes là et c’est le principal. (à Marius) Ah ! ces jeunes filles… c’est notre dactylo
Marius
(Il salue et se présente) Marius Olive Courtefigues dès maintenant rédacteur à l’ŒIL »
Le Secrétaire
J’étais en train de mettre Monsieur au courant. Vous allez pouvoir m’aider.
Louisette
Bien volontiers
Le Secrétaire
Je vais vous donner quelques renseignements sur nos confrères
D’abord nous avons la Gazette
Le plus ancien de nos journaux
Qui pond des articles de tête
A l’aide de coups de ciseaux
Rarement elle polémique
Exception faite pour Basquin
Et sa devise politique
C’est : Laïque et républicain.
Louisette
Puis vient Le Courrier de Péronne
Patriotard jusqu’au cou
Contre les Boches il ronchonne
Et tape sur le même clou…
Il a pour signer ses chroniques
Remy, Fasol et Pouliguen
Comme nuance politique
Il s’affirme républicain
Le Secrétaire
Dans la presse régionale
Mentionnons Le Journal d’Amiens
Imprimé, chose originale
De tous temps, rue des Jacobins
Ses rédacteurs sont de bons types
On les traite de calotins
Ils défendent les grands principes
Les principes républicains
Louisette
Puis vient Le Progrès de la Somme
Au socialisme, résigné
Il ne craint pas qu’on le dégomme
On le dit le mieux renseigné
Il prône l’Union Nationale
En faisant risette à Basquin
Demain soutiendra la Sociale
Tout en restant républicain
Marius
Je vous remercie. Me voilà renseigné sur un point. Nous aussi nous serons républicains. Allons maintenant aux nouvelles
Louisette
Vous n’en manquerez pas…Causez à droite, causez à gauche…Vous allez voir comme Péronne jase !...
Marius
Si vous m’accompagniez mademoiselle
Louisette
Mais bien volontiers si Monsieur le Secrétaire veut bien m’y autoriser
Le Secrétaire
D’accord et tachez de trouver de belles manchettes. Il faut que l’on puisse dire que l’OEIL voit tout
(Marius et Louisette restent sur l’avant-scène pendant que le rideau se ferme derrière eux.)
2ème tableau : Galéjade péronnaise
Marius Louisette
Poturond La dame du Quinconce
L’Afficheur
Marius
Voilà un charmant public dont les sourires sont agréables à l’œil.. ; Aussi je l’embrasse…d’un coup d’œil !
Louisette
Quelle magnifique occasion pour vous d’obtenir quelques interviews
Marius
Et de prendre contact avec les lecteurs de demain. (au Public) Mesdames, Mesdemoiselles, messieurs je ne suis pas venu ici pour recueillir vos abonnements, ni faire appel à votre bourse…Mais solliciter votre collaboration…Quelqu’un a-t-il une idée à me suggérer ? Un événement à me signaler ? Une réclamation à formuler ? Nos colonnes sont mises à la disposition de tous ceux qui n’ont en vue que l’intérêt général.
Poturond
(Assis dans les premiers rangs du public)
Je…Je…Je
Marius
Monsieur, je vous suis reconnaissant de répondre à mon appel.
Poturond
C’est pour… pour… Pro tes ter ça ça ne peut…pas…pas…
Louisette
Ça ne peut pas durer comme ça.
Poturond
Merci, mademoiselle ; oui… la po…po…la pol
Louisette
La police
Poturond
Merci, Mademoiselle, ne…nous…ne nous pro…pro
Louisette
Protège pas
Poturond
Merci mademoiselle…nous… pay…payons…pou…portant assez d’im…d’im…d’im…
Louisette
D’impôts
Poturond
Merci Mademoiselle… les…les chiens…sa ;;; salissent tout !
Marius
Vous émotionnez pas…Venez vous expliquer ici.
(Poturond monte sur la scène)
Je…ne… ne…suis…pas émotionné, je bégaye un peu… mais en chantant
Marius
Eh ! bien chantez
Poturond
Monsieur c’est intolérable
Mais je tiens à protester
Si l’hiver, c’est déplorable
C’est plus grave encor l’été.
Tous les chiens du voisinage
C’est pourquoi j’enrage
Font contre mon étalage
Toutes leurs nécessités (bis)
J’avais mis devant ma porte
A l’intention des clients
Des pruneaux de plusieurs sortes
Et des caques de harengs
Les chiens viennent à la file
Ô race incivile
Lever leur patte indécente
Sur mes caisses de harengs (bis)
Alors qu’on prône l’hygiène
Dans tous les coins du terroir
Et que chacun prend la peine
De se servir d’isoloir
Ces chiens, le diable m’emporte
Au seuil de ma porte
Avant d’ouvrir les contrevents
Se soulagent trop souvent (bis)
Marius
Je vous comprends, vous avez le droit de vous plaindre, vous retrouverez votre réclamation dans l’ŒIL. A titre documentaire, j’irai demain prendre un instantané des délinquants
Louisette
Maintenant au suivant de ces messieurs
(Une dame se lève)
La dame du quinconce
Mr Poturond vient d’ouvrir le chapitre de l’incontinence, permettez-moi de vous signaler celle de l’hôpital.
Marius
Incontinence de l’hôpital ?
La Dame
Parfaitement ! Les odeurs de notre hôpital méritent bien d’être célébrées par une nouvelle chanson des relents.
Marius
Cela me paraît très intéressant… approchez donc je vous prie
(A Louisette) Votre hôpital est donc tellement vieux qu’il ne possède pas encore d’aménagements modernes
Louisette
Mais il est tout neuf et construit d’après les plans ultra-modernes. Tout y est ultra même les rayons
La Dame
( elle chante sur l'air de "Amusez-vous")
Quand dans le passé je m’enfonce
Je revois tous les citadins
Se diriger vers le Quinconce
Vers ses bosquets, ses verts jardins
Allées ombreuses, toutes droites
Taillis touffus, vieux marronniers
Petites voyettes étroites
Tapis de gazon doux aux pieds…
Tout embaumait la violette
La marjolaine et le muguet
Maintenant ça sent la chaussette
Les œufs pourris, les cabinets
Refrain
Humez par ci
Sentez par là
L’arôme emporté par la brise !
Arrêtez-vous
Cherchez partout
Ce parfum provient de ce trou
Et ce petit cours d’eau
Méphitique ruisseau
Nous exhale une odeur
Qui n’a rien de la fleur
Humez par ci
Sentez par là
Voilà que le Quinconce empeste
C’est manifeste
Bouchez-vous le nez
Sans quoi vous serez asphyxiés
II
Pourquoi faut-il que notre Hospice
Si fier de tous ses pavillons
N’ait pas trouvé endroit propice
Où déverser tous ses bouillons !...
Cela n’a rien d’énigmatique
Ce parfait établissement
Possède une fosse septique
Du dernier cri…assurément
Or cette fosse singulière
En dépit de ses inventeurs
Retient peut-être la matière
Mais en diffuse les odeurs
Refrain
(Entre l’afficheur qui pose une affiche)
Marius
Bien, me voilà riche de matières. C’est à paraître dans l’ŒIL et j’espère que ça lui portera bonheur ainsi qu’à nos lecteurs abonnés.
(Se retournant il aperçoit l’afficheur)
Trop petite cette affiche… trop petite…On ne la distingue pas assez, il fallait la mettre un tout petit peu plus haut
L’Afficheur
Ah ! Vous savez, une affiche pour adjudication de travaux ça ne se lit pas beaucoup.
Marius
Ça ne se lit pas beaucoup !! Voilà comment vous raisonnez à Péronne !... Coquin de sort, dans le Midi y aurait déjà 200 personnes autour de nous pour en prendre connaissance. (Lisant) Té, il s’agit de la construction d’une piscine ! Bagasse ! C’est très important.
Louisette
Et voilà pour vous un beau sujet de chronique car cette piscine a toute une histoire.
Marius
Je prends mon stylo et je vous écoute.
Louisette
( elle chante sur l'air de "en puritains")
Pour que nage comme poissons
Toute notre belle jeunesse
Une école de natation
Fut décidée, grande vitesse
Sur l’boul’vard des Anglais
On fait à très grands frais
Une installation
Idéale, dit-on
Un accident. Arrêt
Dommage, intérêts
L’affaire au Tribunal
Tourne très mal
II
Alors presque subitement
Tout’s les personnes compétentes
Découvrent les inconvénients
A cette baignade éclatante
Le courant est trop froid
Les herbes de l’endroit
Empêchant de nager
Sont un premier danger
La tourbe qui est au fond
En présente un second
Vite il faut mettre un terme
A ces Thermes
III
Le président du C.A.P.
Dont l’esprit est plein de ressources
S’écrie « Pour qu’on nous fich’ la paix
Faut prendr’ des bains dans l’eau de source
Or dans le Trou Baud’lot
Existe une plaine d’eau
Limpide, claire et saine
Au moins autant que la Seine
C’est plein d’boit’s en fer blanc
Avec quelques mille francs
On f’ra, c’est certain
De très beaux bains
IV
On s’adresse à monsieur Roguet
Qu’est un habile architecte
« Fait’s nous un petit projet
Qui n’coût’ pas les yeux de la tête.
Il pren un grand papier
Etablit des paliers
Des pelous’s, des latrines
L’tout en ciment armé
Ultra-modern mais
Ça coûte quatre cent mille francs
Tout simplement
Louisette
Mais depuis le conseil municipal a réduit la dépense à 200 000 francs
Poturond
Mince alors, ce que les contribuables vont encore raler !
Marius
Et pourquoi qu’ils ne sont pas contents les contribuables ?
Poturond
Oh ! vous savez, moi j’m’en balance, mais tout de même ils trouvent qu’il y a bien assez d’eau autour de la ville pour se baigner pour ne pas être obligés de faire de nouvelles dépenses…
Marius
Oh ! Les gens du Nord, ils ne savent pas compter !
La Dame
C’est-à-dire qu’ils savent peut-être trop bien compter
Marius
Erreur !...Erreur !... mon pitchoune ! Avant deux ans la piscine elle sera amortie et après ce sera le gros bénéfice pour la ville.
Louisette
Amortir 200 000 francs en 2 ans ! Je voudrais bien savoir comment !
Marius
Eh ! bien voilà ! Il viendra 50 baigneurs par jour qui paieront 5 francs l’entrée, ça fait 250 francs de recette et pendant 365 jours ça donne 91250. Oh ! J’ai fait le calcul.
Poturond
Ah ! Ah ! Ah ! 365 jours !
Marius
Et même 366 jours en année bissextile.
Louisette
Vous savez avec notre climat quand on se baigne pendant un mois et demi ou deux mois par an c’est déjà beau !
A moins que vous n’ayez l’intention de faire venir du soleil d’Afrique.
Marius
Té mon bon, si le soleil ne vient pas à nous, c’est nous qui irons à lui…Nous sommes d’accord avec la maison Potez, nous aurons un service avions qui fera la navette. Nous prenons l’eau au Trou Baudelot et nous allons la faire réchauffer au Sénégal…Le voyage est tellement rapide qu’elle sera encore tiède en arrivant. Trou de l’air c’est simple, mais il fallait y penser.
La Dame
Au moins vous on peut dire que vous avez des idées originales. Vous n’avez pas peur des complications.
Marius
C’est comme la Salle des Fêtes.
Louisette
Parlons-en toujours…mais n’y pensons jamais, telle est la devise du Conseil municipal.
Marius
Mais moi, j’y pense, trou de l’air ! Il faut une salle de spectacle digne des Péronnais…Décors somptueux…Scène tournante…6000 places..
Poturond
Pour 4000 habitants !
Marius
Ça ne fait rien
Poturond
Et les dépenses,
Insignifiantes ! Cinq à six millions
La Dame
Mince alors ! Vous trouvez que c’est pour rien,
Marius
Mais mon bon ! Quelle source de revenus ! Il y a 52 sociétés en ville, ça fait juste le compte. Chaque semaine on loue la salle à une Société, de sorte que tout le monde en profite.
Louisette
Alors nous aurons 52 concerts par an ?
Marius
Quand il y aura des jours fériés on en donnera deux par semaine et je ne compte pas les conférences. Vous voyez le résultat 6000 places à dix francs ça fait 60000 francs. Chaque société empoche la moitié 30 000 francs et le reste pour la ville qui pourra inscrire une recette à son budget soit environ 2 millions par an. Hum ! Qu’est-ce que vous dîtes de cela ?
Poturond
Je suis baba
Marius
Mais le chef d’œuvre sera le Musée…Oh ! Le Musée sera quelque chose de grandiose Quelque chose comme le château de Chenonceau…Dépense…presque rien…100 millions…Mais le monde entier défilera à Péronne. On organisera des trains de plaisir de New-York, de Buenos-Aires. On fera payer ce qu’on voudra et tous les commerçants vont centupler leur chiffre d’affaires. Des touristes… Il y en aura ! Il y en aura ! Dejeante sera obligé de doubler le service d’ordre : 4 agents au lieu de deux.
La Dame
Mais qu’est-ce qu’on y verra à ce Musée extraordinaire ?
Marius
Té ! Mon bon ! Nous y mettrons le portrait de tous les contribuables péronnais.
Louisette
Autrement dit la galerie des Phénomènes.
Marius
Ce sera splendide !
Poturond
Je vois très bien ça…Tout près de la Somme et tout autour du gazon…des fleurs…
Marius
C’est ça…C’est çà…
Poturond
Un grand jardin avec des arbres, beaucoup d’arbres fruitiers.
Marius
Oh ! Non ! Pas d’arbres fruitiers
Poturond
Pourquoi ?
Marius
Il y a déjà bien assez de poires comme cela à Péronne.
(Ils sortent tous)
Rideau
3ème tableau : Le percepteur est bon enfant
(La scène représente le bureau du percepteur. Au mur quelques affiches d’emprunts, table encombrée de registres, quelques chaises.
Le percepteur est assis à son bureau face au public.)
L’employé
(Assis à droite)
Faut-il arrêter le compte des recettes ?
Le percepteur
Combien trouvez-vous pour la quinzaine ?
L’employé
Néant.
Le percepteur
Néant ! Très ennuyeux !... Nous ne pouvons pas arrêter un compte néant… Attendons la fin de la journée. Nous aurons peut-être la chance de voir quelques contribuables venir remplir leur devoir fiscal… Nous porterons le paiement à la date d’hier et cela nous évitera de fournir un état néant.
L’employé
Les trois personnes qui attendent dans le couloir vont peut-être nous rendre ce service.
Le percepteur
Trois personnes, Il y a longtemps qu’on n’en a pas vu autant.
L’employé
(Se levant pour les faire entrer)
Faut-il les recevoir ?
Le percepteur
Non ! un moment…Il vaut mieux les faire attendre et leur donner ainsi l’impression que nous avons un travail fou.
(Emphatique) Que les temps sont changés…Si tôt venu le jour D’acquitter ses impôts, jadis avec amour
Dans ce bureau paré d’affiches magnifiques
Les citoyens en foule inondaient ces pratiques…
C’était le temps heureux où les sinistrés venaient toucher des acomptes
On brassait des millions… on plaquait de la rente.
L’employé
Et on ne faisait aucune difficulté pour prendre des actions de la Banque des Fonctionnaires
Le percepteur
Et ceux qui n’en voulaient pas prenaient tout de même du crédit National ou des emprunts en cours…
L’employé
Jamais ça n’a jamais marché aussi mal…
Le percepteur
Si seulement nous avions le monopole pour le placement des billets de la Loterie nationale !
L’employé
J’ai l’impression que le public n’a plus la même considération pour nous.
Le percepteur
C’est depuis cette fameuse circulaire nous contraignant d’être aimable avec les contribuables… de ne plus les menacer de poursuites, quelle erreur…On ne doit jamais être aimable avec les gens qui viennent payer leurs impôts.
L’employé
Parfaitement ! Nous devons en imposer à ceux qui ont des impôts à payer. Le contribuable est comme le chien, il aime la main qui le frappe
Le percepteur
Enfin c’est la consigne
(il chante sur l'air de "le pays du Sourire")
I
J’en ai gros sur le cœur
Mon pauvre front est tout en sueur !
Montrer de la douceur !
C’est trop d’mander au Percepteur !
Etr’ poli avec les gens
Qui doivent (bis) apporter leur argent !
Pour notre Corps, c’est un déshonneur
II
En matière d’imposition
Oui, c’est une aberration
De ménager le contribuable
De nous forcer d’être aimable
Moi, Percepteur
Je dois toujours être grincheux
Et soupçonneux
Jamais n’accorder de trêve
A ces gueux
Astucieux
Rien ne doit m’émouvoir
Je dois faire mon devoir.
Soyons aimable puisqu’il le faut. Pendant que je vais recevoir ces trois clients, portez donc ce courrier à la poste.
L’employé
Bien Monsieur.
Le percepteur
Envoyez-moi le premier
(L’employé sort)
(Une femme entre, une feuille verte à la main)
La femme
Monsieur j’ai reçu cette feuille…
Le percepteur
Oui, je sais c’est moi qui vous l’ai adressée. Croyez bien madame que nous n’avons pas l’intention de vous causer le moindre ennui, mais de temps en temps il nous faut rappeler aux contribuables que l’Etat a besoin d’argent…Oui excusez-moi de vous laisser debout… (Allant lui chercher une chaise qu’il lui présente) Prenez donc la peine de vous asseoir, je vous prie.
La femme
(S’asseyant)
Vous êtes vraiment bien aimable
Le percepteur
C’est la moindre des choses…Vous êtes notre client, n’est-il pas vrai ? Clients un peu forcés sans doute, raison de plus pour que vous ayez droit à tous les égards du fonctionnaire
La femme
Je suis tout à fait confuse, votre sensibilité…
Le percepteur
Vous étonne…On a tant dit de nous autres fonctionnaires…On ne nous connaît pas assez…Pourquoi voulez-vous qu’on reçoive mal ceux qui viennent comme vous remplir leur devoir…
La femme
Oui ! Mais voilà on ne peut pas toujours… Des ennuis imprévus, je ne peux pas payer en ce moment et je viens vous demander un délai
Le percepteur
(Faisant la moue) Ah ! Vous ne pouvez pas payer, Evidemment c’est regrettable…très regrettable. Enfin ! Il ne faut pas pour cela vous mettre martel en tête (complaisant) voyons j’attendrai quelques jours.
La femme
Quelques jours…ce n’est pas beaucoup, il faut que je vous dise que mon mari qui était au chômage depuis le mois dernier est tombé malade. Il faut que je le soigne et avec les trois mioches que nous avons il n’est pas possible de travailler.
Le percepteur
Je me rends bien compte…mais votre mari est aux assurances sociales, il a droit aux indemnités en cas de maladie.
La femme
Impossible de rien obtenir il paraît que la Caisse avait pris des Bons de Bayonne Faut-il qu’il ait de fameux cochons à Bayonne !
Le percepteur
Ce sont surtout les jambons qui sont fameux à Bayonne…
La femme
Il n’y a pas de jambons sans cochons…Pour en revenir au but de ma visite, vous n’allez pas me faire de frais ?
Le percepteur
Rassurez-vous je ne vous ferai pas saisir pour cela ! Nous ne sommes pas des ogres…Quand vous serez en mesure de payer vous viendrez me voir.
La femme
Je vous suis bien reconnaissante, monsieur. J’ai bien l’honneur de vous saluer !
Le percepteur
En sortant veuillez dire à l’une des personnes qui attendent d’entrer… Au plaisir de vous revoir Madame ;
(La femme sort)
(Un mécanicien rentre)
Le mécanicien
(Brandissant une feuille verte) J’ai reçu ça ce matin…Je la trouve un peu verte !...et c’est la troisième depuis trois mois !
Le percepteur
Ah ! Mon ami, à cette époque ci de l’année qu’il n’y a plus une feuille verte aux arbres, cette arrivée inopinée d’un peu de verdure ne vous réjouit pas ?
Le mécanicien
Si au moins vous changiez la couleur !
Le percepteur
Le vert est à la mode…Le mécanicien
Y a pas d’mois pour moi ! Et pis j’en ai marre de r’cevoir des papelards comme c’lui là ! D’autant plus qu’ça ne sert à rien…Vous perdez vot’ temps ! j’suis v’nu exprès pour vous l’dire…
Le percepteur
Vous ne venez pas m’payer ?
Le mécanicien
Ah ! Mais non ! J’paye nib de nib, la peau quoi !
Le percepteur
Mais il viendra bien un jour où je serais obligé de vous y contraindre. Cela me sera pénible…Il serait préférable que vous fassiez un effort…N’oubliez pas que c’est le devoir de tout citoyen d’acquitter ses impôts…
Le mécanicien
Tout ça c’est des boniments…On ne m’la fait pas à l’influence…à moi ! Vos discours à la graisse d’oie, ça ne prend pas…ma conscience m’interdit de casquer pour des choses que j’trouve inutiles et mêm nuisibles pour la société…
Lesquelles donc
Le mécanicien
Toutes
Le percepteur
Si tout le monde en fait autant, que deviendra l’administration ? que deviennent tous ces malheureux fonctionnaires qui se trouvent ainsi sur la paille après avoir travaillé du matin au soir et parfois du soir au matin pour assurer la prospérité de l’Etat…
Le mécanicien
S’mettront banquiers…
Le percepteur
C’est une noble profession à laquelle nous serions sans doute très aptes…Mais les routes, comment les entretiendra-t-on sans argent ?
Le mécanicien
Les automobilistes qui les usent les paieront
Le percepteur
Et pour nous protéger des malfaiteurs, il faut des gendarmes, vous ne direz pas que ce qu’on dépense pour eux est inutile ?
Le mécanicien
Je n’aime pas ces oiseaux là…ils ont un uniforme…j’peux pas supporter les uniformes…ni tout ce qui touche à l’armée… ma conscience s’oppose à ce que je donne ma galette pour des gens qui ne sont créés que pour chercher des misères à d’autres…faire la guerre et tuer des gens comme nous…j’suis antimilitariste …j’veux pas que l’fric que j’ai gagné avec ma sueur serve à faire des canons. J’rentre pas dans cette combine-là. V’là c’que j’avais à vous dire !
Le percepteur
Mais quelle est donc votre profession ?
Le mécanicien
J’suis mécanicien.
Le percepteur
Et où travaillez-vous ?
Le mécanicien
A Méaulte, à l’usine d’aviation Henri Potez. J’ai bien l’honneur !
(Le mécanicien sort) (Entre le cultivateur, une feuille verte à la main)
Le cultivateur
Bien le bonjour Monsieur le percepteur
Le percepteur
Je vous salue Monsieur… et je suis très heureux de constater que vous êtes en bonne santé. C’est le beau temps qui vous a engagé à venir à la ville sans doute… Il fait si beau, une vraie journée de printemps. Le soleil brille comme une pièce de cent sous neuve… Que dis-je comme un louis d’or d’autrefois… et le ciel est d’un bleu…
Le cultivateur
(Montrant sa feuille) et les feuilles qui vous tombent à domicile sont d’un vert…
Le percepteur
Ah ! Oui, oui en effet !... tous les ans à cette date…mais vous n’êtes pas venus exprès je suppose ?
Le cultivateur
Mais si ! Mais si ! Tout exprès, j’ai chargé le chariot de bonne heure et me v’là…j’viens payer mes impôts.
Le percepteur
(Il n’en revient pas et dévisage le cultivateur pour s’assurer qu’il ne plaisante pas) (à part) En voilà un ! (haut) Il ne fallait pas vous déranger exprès pour cela, ça ne pressait pas…
Le cultivateur
La semaine prochaine ça m’aurait gêné ; j’vas charrier fumier…mes chevaux ils auraient été pris. Il vaut mieux quand on peut… après on est tranquille. (Silence le percepteur attend le geste qui sortira le portefeuille et le cultivateur le regarde béat et son sourire s’élargit progressivement) dites-moi où il faut le mettre ?
Le percepteur
Vous n’avez sans doute que des coupures ou des pièces ? Tenez là sur la table.
Le cultivateur
Mais ce n’est pas de l’argent que je vous apporte !
Le percepteur
Avec quoi allez-vous me payer ? Un chèque sans doute…ou des coupons de rente
Le cultivateur
C’est bien supérieur, je vous apporte du blé !
Le percepteur
Du blé
Le cultivateur
Mais oui du blé, rien que du blé.
Le percepteur
Qu’est-ce que vous voulez que j’en fasse de votre blé ?
Le cultivateur
Vous l’engrangerez ou vous le conduirez au moulin…Qu’il soit chez moi ou chez vous il a la valeur que lui donne l’Etat, la valeur qui nous est imposée, il ne doit pas avoir meilleur pour payer ses impôts, avec 25 kilos vous pouvez faire un bon gueuleton au Saint Claude.
Le percepteur
Je vous ferai respectueusement remarquer que vous devez payer en espèces sonnantes et trébuchantes et ayant cours.
Le cultivateur
Et quand on n’a pas autre chose chez soi que des récoltes ou du bétail ?
Le percepteur
Malheureux vous allez me mettre dans l’obligation de vous saisir !
Le cultivateur
Monsieur le percepteur c’est peut-être la meilleure solution pour tous les deux. Saisissez les 200 quintaux de blé que j’ai dans mon grenier je serais bien curieux de connaître ceux qui seront acheteurs…faudra qu’ils payent au cours ceux-là.
Le percepteur
Enfin des temps meilleurs viendront, cher Monsieur, il ne faut pas désespérer… et de mon côté j’attendrai…j’attendrai
Le cultivateur
Et ce sera je le crois plus sage. Au revoir, monsieur le percepteur… au revoir.
Le percepteur
Au revoir
(Le cultivateur sort et l ‘employé rentre)
L’employé
Voilà le courrier…Il y a une lettre du Ministère qui est sans doute une bonne nouvelle pour vous.
Le percepteur
Si cela pouvait être l’avancement que j’attends depuis six mois…Une classe au-dessus, ça ne ferait pas de mal… (Lisant la lettre) j’ai l’honneur de vous informer qu’en raison des difficultés budgétaires actuelles, Monsieur le Ministre a décidé qu’une retenue de 20% serait faite sur le traitement des percepteurs. Mais pour récompenser le zèle et le dévouement avec lesquels vous avez assuré vos fonctions et la compétence que vous avez toujours montrée dans votre travail, le Gouvernement à titre de compensation vous accorde les palmes académiques. Je me permets de joindre mes félicitations à celles de Monsieur le Ministre…
Ah ! Les salops !
Rideau
4ème tableau : La Loterie Nationale
Bettina (entrant)
(Au régisseur)
Pardon monsieur, c’est bien ici Le Picardy où se donne aujourd’hui le Concert de la Société Symphonique ?
Le Régisseur
Oui mademoiselle ! … mais...voyons…votre visage ? Ne m’est pas inconnu. Je vous ai rencontrée quelque part ?
Bettina
J’en suis persuadée…
Le Régisseur
Où donc vous ai-je vue ?
Bettina
Bettina… ! Ce nom-là ne vous rappelle rien ! Bettina ! ! Rappelez-vous La Mascotte !
Le Régisseur
Bettina ! La Mascotte… cette chère petite Mascotte !... Vous ici à Péronne ?
Bettina
Cela vous étonne ? Ne suis-je pas à ma place parmi vous, dans ce concert de la Symphonie ?
Le Régisseur
Mais aujourd’hui nous jouons une revue…
Bettina
Une revue ? Je croyais que l’on jouait Louis XI…
Le Régisseur
Vous vous êtes trompée…c’était l’an dernier qu’on l’a joué.
Bettina
Quel dommage ! Je désirais tant connaître cette opérette dont Péronne fut le berceau et qui est entièrement l’œuvre de symphonistes…Ce fut parait-il un grand succès ?
Le Régisseur
Un triomphe. Mais ne vous désolez pas. Nous aurons l’occasion de la rejouer d’ici peu d’années…
Le Sourcier
(Il entre un pendule à la main et fait le tour de la scène l’air inspiré, au grand étonnement de Bettina et du régisseur)
Bettina
Quel est cet hurluberlu ?
Le Régisseur
Il a l’air d’avoir perdu…
Bettina
La boussole…
Le Régisseur (Au sourcier)
Vous avez perdu quelque chose ?
Le Sourcier
Je ne perds jamais rien…Je suis celui qui trouve.
Le Régisseur
Qui trouve quoi ?
Le Sourcier
Tout ce que l’on veut…les objets égarés…les trésors cachés
Bettina
Ce doit être un type dans le genre de saint Antoine de Padoue
Le Régisseur
(A Bettina)
Nous allons être renseignés… (Au sourcier) Dites donc, vous ne pourriez pas par hasard trouver un endroit dans Péronne où l’on pourrait installer le Marché du Samedi sans déplaire à personne ?Ce serait une rude trouvaille…
Le Sourcier
Pourquoi ne trouverais-je pas ? Je viens bien de retrouver le Trésor des Templiers…à Fricourt. J’en reviens
Bettina
Et en quoi consistait ce trésor ?
Le Régisseur
En statues, en calices d’or en joyaux.
Le Sourcier
J’ai retrouvé l’emplacement…Nous avons fouillé et mis à jour une assez grande quantité de bouteilles vides…Nul doute que ce soit les Templiers qui les ont vidées..
Le régisseur
On dit en effet qu’ils étaient de fameux buveurs…Et en ce moment que cherchez-vous ?
Le Sourcier
Regardez, mon pendule s’agite…Il me conduit par ici…Il y a là quelque chose… (Se rapprochant de Bettina comme attiré vers elle par son pendule) Un trésor est là ! (Bettina se déplace et le sourcier la suit) C’est là ! Je le sens !
Bettina
Mais qu’est-ce qui vous prend ? Vous êtes fou ?
Le Sourcier
Je vous dis que vous possédez un trésor…mon pendule me l’a indiqué nettement …mes mains tremblent je suis ému !
Bettina
Ah ! Laissez-moi
Le Régisseur
Monsieur, je vous en prie…vous voyez bien que vous importunez Bettina…Si Bettina possède un trésor ce ne peut être qu’un trésor de vertu.
Le Sourcier
Et alors vous trouvez que ce n’est rien ? Une Mascotte ! Je tiens le filon et le filon c’est la veine…Fallait que ça arrive ! Hier j’ai cassé chez moi toute la verrerie… du verre blanc, ça porte bonheur…Et puis après j’ai marché dans…
Le Régisseur
Nous comprenons…
Le Sourcier
Dans les morceaux et je suis venu à Péronne pour acheter un billet de la Loterie Nationale…Et mon pendule vient de me faire comprendre que si Mademoiselle me choisit un numéro ce sera le gagnant des cinq millions…
Le Sourcier, Bettina, Le Régisseur
( ils chantent sur l'air de " Faust 1er tableau")
A moi la fortune, à moi les largesses
Sonnez belles pièces
Vive les écus, les billets de mille
Le luxe et l’argent
Qui font l’imbécile
Plus intelligent
A moi la richesse
A moi le magot
A moi l’allégresse
A moi le gros lot !
Le Sourcier
Et maintenant à la banque ! (Il offre son bras à Bettina)
Bettina
Excusez-moi Monsieur, je dois partir.
Le Régisseur
Mais pourquoi voulez-vous que Mademoiselle vous fasse gagner le gros lot …D’autres ont la main heureuse…A Flamicourt par exemple les veinards ne manquent pas.
Le Sourcier
J’ai foi en mon pendule…Il m’a conduit à Mademoiselle et je la supplie de me faire le plaisir de choisir un billet ! Mon pendule m’a dit aussi que vous étiez bonne et votre bonté égale votre charme…Vous ne me refuserez pas ?
Bettina
Je ne sais que répondre…
( ils chantent en duo - Duo de la mascotte )
Bettina
Monsieur je comprends votre émoi
Mais je n’ai pas tant de mérite
Le Sourcier
Mademoiselle, écoutez-moi !
Je garantis la réussite…
Bettina
Si je prends le bon numéro
Quelle sera ma récompense ?
Le Sourcier
Je vous offrirai l’apéro
Et ce ne sera qu’une avance
Bettina
Mais je veux d’autres conditions
Le Sourcier
Vous avez mon acceptation
Bettina
Pas de trahison
Ah non !
Le Sourcier
Puisque je vous dis
Oui
Mais
Bettina
Je veux un million
Le Sourcier
Quelle prétention !
Bettina
Exagération,
Mais non !
Le Sourcier
C’est le coup d’ fusil
Si
Bettina
Pourvu que je trouve un mari
Lorsque je serai millionnaire !
Le Sourcier
C’est certain et j’en fais le pari
Car c’est le sort d’une rosière
Bettina
Puisque tel est mon plus cher vœu
Je vous prête ma main virginale…
Le Sourcier
Alors je vais gagner sous peu
L’gros lot d’la Lot’ ri’ Nationale
- - - - - - - - - - -
Le régisseur
Bettina ! Pendant que vous y serez, prenez moi un billet…Je me contenterai d’un lot un peu moins gros…
Bettina
Je veux bien…On verra bien si je porte bonheur ! Monsieur le Sourcier, où voulez-vous que j’aille choisir le numéro gagnant,
Le Sourcier
Mon pendule va me l’indiquer…Suivez-moi !
Sortent Bettina et le Sourcier. Le régisseur reste à l’avant-scène.
5ème tableau : Le Référendum du Picardy
(Le Secrétaire (régisseur) reste sur l’avant-scène après la sortie du Sourcier et de Bettina, il se retourne et aperçoit Mickey qui est entré par le côté opposé.)
Le Régisseur
Ah ! Par exemple ! Mickey ! Que viens-tu faire ici ?
Mickey
Est-ce que tu crois que l’on peut faire une revue en 1935 sans nous ?
Le Régisseur
Tu as raison, mon petit Mickey ! Vous avez la vogue ! On ne voit que vous, partout sur les gravures, aux étalages, sur les écrans !
Mickey
Quoi d’étonnant à cela ! Nous, les animaux, nous sommes revenus à la mode…Nous faisons concurrence aux poupées et à tous les joujoux. Des chats, des chiens, des éléphants, des ours, des canards, voilà ce qu’il faut aux petits enfants de maintenant. Et comme nous sommes au siècle du mouvement et de la bougeotte ils ne se contentent plus des images d’Epinal, il leur faut des dessins coloriés et animés c’est-à-dire les Mickeys pour amuser les petits et les grands.
Le régisseur
Et tu viens nous donner une séance ?
Mickey
Je suis ici avec tout mon orchestre, veux-tu le voir,
Le Régisseur
Volontiers
Le Régisseur disparaît à gauche. Le rideau s’ouvre, les Mickeys sont rangés sur la scène et exécutent leur morceau entremêlé de rires ; puis ils posent leurs instruments au fond.
Entrée de Prosper l’ours, il entre en se dandinant
Tous
Tiens voilà Prosper
Choeur
Tiens voilà Prosper
Avec son air bébête
Tiens voilà Prosper
Comment vas-tu mon cher ?
Il manquait à la fête
Tiens voilà Prosper
Ici que viens-tu faire ?
Prosper
Aou…Aou…Aou
Tous
Qu’est-ce qu’il dit ?
Ricky
Il dit qu’il a faim
Tous
Il a toujours faim, Prosper, c’est un gourmand
Mickey
Laissez Prosper tranquille. Nous avons autre chose à faire. L’heure est grave. Nous allons profiter de ce que nous sommes à Péronne pour régler notre compte avec un certain Picardy cinéma.
Prosper
Aou…Aou…Aou…
Tous
Qu’est-ce qu’il dit ?
Ricky
Il veut aller manger dans un petit quart d’heure au Cinéma
(Rires)
Mickey
Il ne pense qu’à manger ! Silence !
(les rires s’apaisent)
Au cours de l’année 1934 ayant organisé un referendum entre tous les spectateurs à l’effet de connaître les films les plus intéressants, il a volontairement éliminé les dessins animés, favorisant des films banals et démoralisateurs.
Prosper
Aou…Aou…Aou…
Tous
Qu’est-ce qu’il dit ?
Ricky
Il préfère, dit-il, des figues, du raisin, des bananes et des morilles au beurre.
Tous
(Riant)
Il est fou Prosper
Mickey
Silence ! Nous allons le faire comparaître devant vous et nous allons le juger. C’est bien votre avis à tous,
Tous
Oui, oui, oui !
Mickey
Alors nous allons nous constituer en tribunal, Felix et Coco vous serez mes assesseurs, vous n’aurez rien à dire. C’est moi le Président qui dirigerai les débats. Ricky sera le Procureur et Rocky l’huissier. Les autres, vous ferez les gendarmes et la foule.
Prosper
Aou…Aou…Aou…
Tous
Qu’est-ce qu’il dit ?
Mickey
Je devine…Toi Prosper tu seras l’avocat
Prosper
Aou…Aou…Aou
Tous
Qu’est-ce qu’il dit ?
Ricky
Il veut le faire condamner à lui payer un grand pot de miel
Tous
Quel gourmand
Mickey
Tu te feras donner un pot de miel pour tes honoraires. Gendarmes, introduisez l’accusé, nous prenons nos places.
Mickey et ses deux assesseurs se mettent derrière la table. Rocky au premier plan, Ricky à côté. Les autres se groupent un peu partout jusque sur le piano. Entre Dace enchaîné
Mickey
Accusé, levez-vous.
Dace
Aoh ! Ce était une très beau film, une grosse succès pour le Picardy.
Prosper
Aou…Aou…Aou…
Mickey
Maître, vous n’avez pas la parole ! Vous parlerez à votre tour…Huissier, lisez l’acte d’accusation.
Rocky
(Lisant)
Le sieur Dace Georges, Directeur du Cinéma, est poursuivi devant le Tribunal des Mickeys pour avoir ouvertement favorisé les films humains qui sont ordinairement d’une bêtise à pleurer, contrairement aux dessins animés les seuls vraiment artistiques, spirituels et amusants.
Mickey
Vous reconnaissez les faits ?
Dace
Je proteste. J’ai toujours choisi des films bien faits…La Symphonie…
Mickey
Laissez la Symphonie tranquille.
Dace
La Symphonie inachevée…Aoh ! Très jôli…Le Grand Jeu…Angèle…souperbe !
Je ai aussi donné…
Prosper
Aou…Aou…Aou…
Mickey
Vous avez une question à poser Maître ?
Prosper
Aou…Aou…Aou…
Tous
Qu’est-ce qu’il dit,
Ricky
Il dit qu’il ne lui a pas donné son pot de miel.
Mickey
Un peu de patience…Continuez
Dace
J’ai aussi donné…
Prosper
Aou…Aou…Aou…
Mickey
Ca suffit…Qu’avez-vous passé sur l’écran ?
Dace
Je ai passé deux fois l’Heure de Mickey
Mickey
Est-ce bien vrai ?
Dace
Je avais des témoins.
Mickey
Des témoins !! Qu’en dites-vous Monsieur le Procureur ?
Ricky
S’il a des témoins, qu’il les fasse entrer.
Entrent les trois petits cochons
Mickey
Approchez…Vos noms et prénoms
Les trois petits cochons
(Chantant et dansant)
C’est nous les petits cochons
Roses et ronds
Qui chantons
Nous faisons rire les enfants
Comme les parents
Mickey
Alors dans ce cas, l’accusé aurait raison, nous devons l’acquitter. Qu’en pensez-vous, mes assesseurs ?
Prosper
Aou…Aou…Aou…
Ricky
Il réclame son pot de miel.
Tous
Prosper est un gourmand
Ricky
C’est lui qu’il faut punir.
Mickey
Vous avez raison. Monsieur le Procureur général…Mr Dace vous êtes acquitté, mais à une condition, c’est que vous allez écrire à Alain de Saint Ogan pour faire passer Prosper sur l’écran afin que tout le monde sache que c’est un gourmand. La séance est levée…Mr le Directeur du Picardy vous êtes libre.
(Sort Dace)
Prosper
Aou…Aou…Aou…
Tous
Qu’est-ce qu’il dit ?
Ricky
Il dit que c’est pas juste, qu’il fera appel contre la Ville de Péronne.
Tous
C’est bien fait, c’est bien fait…Nous allons le conduire en prison.
Chœur
C’est lui le grand méchant loup
Vilain loup
Hou hou hou
Le tribunal a raison
De l’mettre en prison.
Rideau
6ème tableau : La désunion commerciale
Personnages : L’Union commerciale, La Braderie, Le petit pâtissier, Une paysanne, La Place du marché aux herbes, Les bérets basques, Un Péronnais , L’Agent Baubois, Le Sidi, Le Boucher Le gentleman farmer, Un acheteur.
Sur le devant de la scène, entrant chacun d’un côté opposé la Paysanne et l’Acheteur.
La paysanne a un panier de beurre.
L’acheteur
Combien votre beurre
La paysanne
Sept francs dix sous
L’acheteur
Est-il bien frais, (il le sent)
La paysanne
Ah ! j’cros ben qu’ch’est frais !! I’plus d’sus tout d’puis l’ matin.
L’acheteur
Sept francs si vous voulez ;
La paysanne
Sept francs !! si on put dire !! on voet bien qu’ch’ po vou qui êt’s oubligi de l’foère ;
L’acheteur
Maintenant le marché est fini, vous ne le vendrez plus il est midi
(il fait mine de sortir)
La paysanne
(Le retenant) Attindez, vous n’allot po partir comm’ na !! T’nez r’mettez 5 sous !...Nan, Ch’est un malheur d’gadrouii de bell’ marchandise comm’ na, mais pour enn’ livr qui m’reste, je n’vas tout d’même po l’empourter. Allez donnez mé 7 francs et preindez l’lé.
(L’acheteur donne l’argent à la paysanne et prend le beurre)
V’la midi qui sonne !
Tous deux sortent ; l’orchestre joue la Madelon puis on entend la Sirène municipale.
Le rideau s’ouvre tout le monde est en scène sauf le Sidi et les Bérets basques.
( ils chantent : Un péronnais sur l'air de 'La veuve joyeuse"
A midi
Un grand bruit
Se déchaine
C’est Dumond
Qui déclench’ la sirène
L’ouragan
Qu’on entend
S’amplifie
Son sifflement terrifie
Les flonflons
D’la Madelon
L’heur’ qui sonne
L’Angelus
Font chorus
Tout c’la tonne
C’est spécial
Infernal
On s’étonne
On se dit C’est Midi
A Péronne
Refrain (en chœur)
La Sirène
Nous entraîne
Hou Hou Hou
Sur la Ville
S’égosille
Hou Hou Hou
Et sa voix stridente
Déchir’ le tympan
En rugissant
Elle chante
Hou Hou Hou
II
Mais parfois
En émoi
Elle appelle
On comprend que sa voix est formelle
Les pompiers
Alertés
En vitesse
S’en vont en disant : Où est-ce ?
C’est l’ devoir
D’aller voir
L’incendie
Et l’on court
Au secours
Quelqu’un crie
Flamicourt
Ou l’ Faubourg ?
On frissonne
C’est affreux
C’est le feu
A Péronne !
Refrain (en chœur)
La paysanne
Et v’la coer un marché d’fini. On prind ses cliques et ses claques pour rintrer à nou mason .
Le maraicher
Et ch’est comm’ na d’puis quinze ans !
Le gentleman farmer
Que voulez-vous faire ici… Midi sonne…Les forains plient boutique, le marché est vide…la place aussi…Les fermières retournent à leur ferme et leurs maris vont terminer la journée à Amiens.
L’Union Commerciale
Et pourtant la Municipalité de Péronne ne fait-elle pas tout ce qu’elle peut pour redonner au marché hebdomadaire toute l’activité et toute l’animation possible…Moi-même je l’aide de toutes mes forces. Mais quelle est donc cette pauvre femme ?
Le péronnais
Comment ! Vous ne la connaissez pas ? C’est la Place du Marché aux Herbes. Elle se lamente depuis qu’on a transféré les marchands des quatre saisons sur l’esplanade du Château.
La Place du marché aux Herbes
Oui on m’a encore enlevé cela…on peut dire que mon quartier n’a pas de chance.
(Elle chante sur l'air de " Te souviens-tu"
Au cours des ans, notre Marché aux herbes
Vit démolir ses anciens monuments
Puis en dépit de griefs très acerbes
Il a subi de nombreux changements…
Dernièrement suprême déchéance
On interdit aux primeurs ses trottoirs
Ce vieux quartier n’a jamais eu de chance
Il n’a plus rien …hormis son urinoir (bis en chœur)
Les Péronnais, d’esprit contradictoire
Sous le Roi Jean font la révolution
Et le Beffroi, ce témoin de leur gloire
Est mis alors à bas par punition.
Puis rebâti, manquant de résistance
Est démoli cette fois sans espoir
Car ce quartier n’a jamais eu de chance
Et n’a plus rien…hormis son urinoir (bis en chœur)
Pour procurer la fraîcheur aux légumes
Sur cette place on plante des tilleuls
Et ce décor fit naître des coutumes
Dont les voisins ne jouirent pas seuls
Ce fut un lieu de musique et de danse
Dont mes parents évoquent les beaux soirs.
Mais ce quartier n’a jamais eu de chance
Il n’a plus rien hormis son urinoir (bis en chœur)
Les tilleuls à leur tour firent place
Aux acacias qui, plantés sans délais
Exhibaient tous une tête cocasse
Ce qui les fit nommer « petits balais ».
Contre l’obus n’ayant pas de défense
Seul, l’un d’entre eux survécu au grand soir.
Car ce quartier n’a jamais eu de chance
Il n’a plus rien…hormis son urinoir (bis en chœur)
Marie Fouré que la race pillarde
Nous chaparda, l’emportant par morceaux
Est revenue et la brave Picarde
N’a plus sa place parmi les poireaux.
Elle a son square où règne le silence
Sur le marché on ne peut plus la voir
Et ce quartier qui n’eut jamais de chance
Comme décor, n’a plus qu’un urinoir.
Le boucher
Mais il faut le reconnaître les marchandes et marchands qui viennent maintenant le samedi sur le marché sont plus confortablement installés.
(Il chante sur l'air de "dans ma péniche ")
D’puis toujours, sur la Place en plein air on vendait
Du beurr’, des œufs, des poulets
On demeurait debout pendant des heur’s entières
Attendant les cuisinières.
Mais maint’nant les tent’s abris, ça fait très bien
On a des bancs
C’est épatant
Et l’on croirait voir un grand cirque américain
Ou bien un théâtre ambulant.
Refrain
Sous les abris
En toil’ cachou
On est assis
Et l’on s’en fout
On n’ s’en fait pas pour le vent ou la pluie
On n’craint plus ni bronchite ni pneumonie
Y a pas à dirr’ c’est un beau matériel
Fait sur les plans de Monsieur Coulombel
Maint’nant l’Samedi c’qu’on rigol’ c’est fou
Sous les abris en toil’ cachou.
Le Péronnais
A Péronne, on n’est pas logique, c’est au moment où la Municipalité met à l’abri les petits marchands que les grands magasins découvrent leurs trottoirs en supprimant leurs marquises.
Le Sidi
(Entrant.. au gentleman farmer) tu veux pas belle peau de chèvre de Kabylie... Vraie peau de soie et pas cher. Pis…combien veux-tu ?
Le gentleman farmer
Elle pue ta peau
Le Sidi
La peau à moi peut-être mais pas la chèvre. Combien tu donnes pour avoir bonne couverture pour l’hiver ?
L’agent Baubois
Allez…Circulez ! N’embête pas le monde avec ta camelote.
(Il fait sortir le Sidi)
La Paysanne
Ou qu’ch’est qu’il est l’temps qu’on arrivait à Péronne au matin pour r’partir à l’nuit. On fasot des affoères jusqu’à Qu’à cinq heures d’l’après-midi. Chés hommes jouaient à cartes on n’pouvot que les avoèr pour rintrer
Le maraîcher
Pi on s’plaignot…On n’avot jamos assez d’marchandises. Oujourd’hui on a bineu diminuer chés prix… chés clients n’ent veut té pu
L’acheteur
Vous pouvez encore diminuer vos prix… 4 poireaux pour quinze sous !! C’est pas donné !
Le maraîcher
Vous n’savez don po l’ma qu’on a a l’s’arrachi. Et pi ch’l’énée chi, i n’a po d’porions dins chés gardins ! Ch’est l’crise ed chés porions.
L’acheteur
Alors c’est la crise pour tout ?
Tous
Oui…C’est la crise, la crise Commerciale ! !
Le petit pâtissier
(Éclatant de rire)
Ah ! Ah ! Ah !
L’union Commerciale
Qu’est-ce que tu as à rire, espèce de petit morveux. Sais-tu seulement ce que c’est que la Crise ?
Le petit pâtissier
Oh ! Oui je le sais !
(Il chante sur l'air de "Je vous emmènerai dans mon joli bateau")
On nous dit toujours : demain
On va sortir du pétrin
Après nos misères
Viendront des jours heureux
Avec la vie moins chère
Tout ira bien mieux
La crise commerciale est un joli bateau
On en parl’ beaucoup trop
On lui met tout su’ l’dos
Pas b’soin d’aller si loin
Pour découvrir la cause
De cet état des choses
C’est pas malin
Si à Péronne
Il n’est personne
Qui ne ronchonne
C’est qu’il y a beaucoup trop d’marchands
Pour le peu de clients
Vu qu’les cultivateurs
A court d’argent n’sont plus acheteurs.
L’acheteur
C’est comme pour la viande ; il parait que les agriculteurs se plaignent de vendre leurs bêtes pour rien et le boucher nous fait payer toujours aussi cher leur marchandise.
Le gentleman farmer
C’est absolument exact…Ils ne feront jamais faillite les bouchers !
Le boucher
N’attigez pas ! Nous payons vos bêtes le prix qu’elles valent…Mais que voulez-vous, tout le monde veut un rosbif ou du filet, on nous laisse les bas morceaux sur le dos
Le gentleman farmer
Oui, il y a cela…et beaucoup aussi la hausse que vous entretenez.
L’acheteur
Dame, on sait bien que les bouchers ne tiennent pas à « dés-hausser » leur viande…et leurs gigots sont toujours les gigots des prix salés.
Le boucher
Vous en avez toujours après les bouchers mais est-ce que les autres commerçants diminuent leurs marchandises eux ?
L’épicerie, la volaille, le lait ?
Le gentleman
N’agitez-pas cette question du lait ! Mauvaise affaire, la question du lait c’est la politique du pis.
Le petit pâtissier
Et comme pis-aller on vient de faire une journée du lait.
L’acheteur
Le lait n’est jamais beau.
Le maraîcher
N’agitez po trop vou lait, vous allez avoer du burre et vous n’érez plein vos doigts
Le boucher
En attendant le commerce va mal et nous y perdons nos culottes.
Le Sidi
(Rentrant)
Bonnes bretelles, Moussi, pour tenir tes culottes, regardes bon marchandise
Le boucher
Débarrasse le plancher, sale bicot ! C’est ces moineaux-là qui empoisonnent le marché… Les arbicos ou les chinois, il n’y a plus qu’eux qui arrivent à tirer de l’argent au détriment du commerce local.
L’Union commerciale
On n’achète plus Péronnais…Nous sommes envahis tous les samedis par les marchands ambulants qui font aux commerçants locaux une concurrence déloyale. C’est comme cette Braderie que le quartier Saint Sauveur a instaurée
La Braderie
Mais, Madame, le soleil luit pour tout le monde ; le commerce est libre, Dieu merci !
L’Union commerciale
C’est exact, mais les marchands forains n’ont pas les charges de commerçants en magasins.
La Braderie
Mais je paie aussi des patentes et des droits de place.
L’Union commerciale
Cela ne peut se comparer avec le chiffre de nos impôts… mais qui êtes-vous ? Il me semble bien que je ne vous vois pas tous les samedis.
La Braderie
Je suis bien pourtant née ici, mais je ne fais du commerce qu’une fois par an…Je suis la Braderie.
L’Union commerciale
Ah ! Tu es la Braderie ! Je suis fort aise de te rencontrer pour te dire tes quatre vérités.
La Braderie
Qui es-tu pour m’interpeller de cette façon ?
L’Union commerciale
Je suis l’Union commerciale.
La Braderie
Et alors ? Tu veux faire la loi ici à ton seul profit ? Qu’as-tu donc à me reprocher ?
Duo de l’Union commerciale et de la Braderie
( ils chantent en duo sur l'air de "La fille de Madame Angot"
L’Union commerciale
N’est-il pas vraiment dérisoire
De venir gâcher la foire
Encombrant de chiffons usagés
La Place et la rue Béranger
La Braderie
Ne me croyez-vous pas utile,
Pour attirer le monde en ville ?
L’marché s’rait mort depuis longtemps
Si vous n’aviez pas les marchands.
L’Union commerciale
N’est-ce pas à cause de vos haillons
Qu’aujourd’hui nous nous chamaillons
La Braderie
Parlons un peu de vos boutiques
Qui sont toujours si désertiques
Ensemble
La Braderie :Fait’s pas la pose
L’Union commerciale : Madame s’impose
La Braderie : Vous voulez tout pour vous
L'union commerciale : Comm’ maitresse chez nous
La Braderie : Voyez cett’ pas grand-chose (ter)
L'union commerciale : Voyez cett’ pas grand-chose (ter)
La Braderie : Qui accapare tout
L'union commerciale :Qui accapare tout
Le chœur
Hardi les deux commères
Crépez-vous le chignon
Par ce temps de misère
Tout’s deux avez raison
L’Union commerciale
Vous ne vendez que rogatons
Que rebuts de liquidations
La clientèle est empilée
Et vous vous êtes défilée
La Braderie
Comparez donc ma camelote
Avec la vôtre cote à cote
Il vous faudra sans vous fâcher
Reconnaître notre bon marché
L’Union commerciale
Votr’ profession n’est pas normale
Votr’ concurrence est déloyale…
La Braderie
Et s’il me plaît de vendre à perte
Quand l’occasion m’en est offerte
Ensemble et chœur
L’agent Baubois
Allons…Allons…Disputez-vous, mais ne vous battez pas ou je serai obligé de vous emmener toutes les deux au poste. Apparemment vous avez raison l’une comme l’autre. S’il y avait du foin au râtelier l’Union commerciale ne s’occuperait de la Braderie.
Le Sidi
(Entrant)
(À la Braderie) Essence de rose pour toi parfumer, madame…Sens, madame, y a bon rose de Tunis…pas cher tu sais, Madame.
(A L’Union commerciale) Et toi, belle madame, tu vas m’acheter jolo bracelet, bracelet porte bonheur, grâce à main de Fatma… toi porter bracelet, toi toujours contente…toujours soleil pour Théâtre de Verdure.
L’Union commerciale
Tenez, voilà ce qu’on tolère à Péronne… Des marchands de pacotilles. Tout cela est fabriqué à paris comme le tapis qu’il a sur le dos.
La Braderie
Eh bien moi, il ne me gêne pas.
L’Union commerciale
Oui, mais avec votre système, vous empêchez la mode de suivre son évolution. Quand nos maisons de nouveautés mettent en vente ce qu’il y a de plus nouveau, elles ne le vendent que plusieurs mois après…Il faut bien que les clients usent ce que vous leur avez vendu.
Le petit pâtissier
Vous ne trouvez pas qu’on s’amuse plus au cinéma
La paysanne
Mi, j’truv’ qu’in perd sin temps.
Le Boucher
Si encore quelqu’un me faisait une commande.
(Prélude à l’air des bérets basques)
La Braderie
(Montrant dans la coulisse les Bérets Basques qui s’approchent)
Tenez, regardez, on dira que j’empêche de suivre la mode à Péronne.
(Entrent les Bérets Basques)
Choeur
On a l’béret (bis)
Le béret basque
Un peu de rouge aux lèvr’s, les ch’veux tirés
On a l’béret
Crânement posé comme un casque
Voyez les gentill’s Péronnaises
On a l’béret
On a l’béret sur une oreille
Les grands chapeaux c’est une mode pour les vieilles
Maintenant la nouvell’ coiffur’ française
C’est le béret
Qui nous donne un air déluré
I
Autrefois toutes nos mamans
Portaient des monuments
Des chapeaux, des machins
Véritables jardins
Mais maintenant c’est bien plus chic
Et surtout plus « pratic »
En deux temps nous somm’s coiffées, une, deux, couic.
Refrain
II
Nous somm’s les petit’s femmes modernes
Chez nous paqs de balivernes
Aux lèvr’s une cigarette
Sous l’bras une raquette
On danse le tango, la java
Mais le nec plus ultra
C’est la p’tit’ coiffure chère à Borotra
Refrain
III
On nage, on court, on fait du sport
Tout comme le sexe fort
Et même nous pilotons
Des autos, des avions
Nos maris feront la popotte
Nous ne somm’s pas si sottes
Car c’est nous qui porterons la culotte.
Refrain
Rideau
