introduction :
Dans le Courrier de Péronne un article signé Fasol ( Pseudonyme de Mr H. Douchet.), complétait ainsi le compte-rendu du Concert du 11 mai 1939 fait par Mr Rémy et resté inachevé :
« Mais ne faudrait-il pas aussi nommer le père de Péronne 39 et révéler que les ¾ de cette Revue et en particulier la scène capitale, celle des Fantômes, écrite en vers, sont dus à la plume inlassable de Monsieur Gustave Devraine, l’auteur de tant de chansons et de comédies, dont le renom s’étend à la ronde à tel point que la T.S.F. clame ses louanges jusque dans la Lune ! »
La Gazette de Péronne, le Progrès de la Somme de l’époque sont dithyrambiques sur cette revue qui rencontra un très vif succès et fit l’objet d’une deuxième représentation le 31 mai 1939.
Ce succès peut s’expliquer par une vision gentiment satirique du quotidien péronnais et du contexte national. La succession de sketches mêlant acteurs et personnalités (exemple Mr Douchet Président de la Symphonie), prose, poésie et chanson donnaient à l’ensemble un dynamisme certain.
A noter qu’avant chaque ouverture de rideau l’orchestre intervenait dirigé par Monsieur Marcel Fournier. Madame Germaine Fournier était chargée du piano d’accompagnement et Francine Fournier réglait les ballets et la mise en scène.
Les textes ici rapportés sont tirés des originaux trouvés dans les archives de Gustave Devraine


1er acte
1er tableau : Miroton Municipal
l’orchestre achève de jouer l’ouverture de Stradella et on entend
Viens au Bal de l'Amour
Profitons des beaux jours
Les Beaux jours ici-bas
S'en vont sans retour
Si tu veux le bonheur
Laisse bercer ton cœur
Au nom d'une valse
Il n'est rien de meilleur
Le rideau ouvre
Écoute cette chanson troublante
C'est notre amour qui chante, qui chante
Écoutons-le toujours
Quand il dit bonjour
Viens au Bal viens au Bal
De l'Amour
La scène représente le salon de réception de Mr le Maire. Au mur peintures et photos des anciens maires. A gauche un bureau, un téléphone et des fauteuils.
Le Concierge
Ah, moi qui rêve de faire du cinéma, me voir en pied sur l'écran du Picardy (soupir). Voyons si je serai tranquille et si je pourrai nettoyer le cabinet de Monsieur le Maire.
Entre le Président-Amiral du Y.C.P.(Yacht Club Péronnais)
Eh là-bas, qu'est-ce que vous voulez ? Avez-vous essuyé vos pieds ?
Le Président
C'est pour former une nouvelle société.
Le Concierge
Encore une, ça fera 53. Et quelle est cette nouvelle société ?
Le Président (Prononçant A L'anglaise)
Le Yotting club Péronnais
Le Concierge
Yotting club ? Qu'est-ce que c'est ?
Le Président (Prononçant A La Française)
Yatching club si vous préférez. Péronne manque de distractions, nous voulons avoir des régates...
Le Concierge
Pour les régates voyez la maison Rondelard à droite ou la maison Validoir à gauche.
Le Président
Mais non des régates à voile. C'est pourquoi je désirerais qu'on mette une salle à la mairie à notre disposition.
Le Concierge
Hein ? (à part) on verra tout ici. Vous voulez faire des courses de bateaux dans la Mairie ?
Le Président
Mais non, c'est pour les réunions préparatoires. Les courses nous les ferons sur les étangs de la Somme. Nous ferons aussi des courses de hardiniers pour le folklore.
Le Concierge (Rêveur)
Des courses de folklore pour les hardiniers...Bon, bon je vais vous noter une salle pour la semaine prochaine. Vous aurez la salle des votes. Pour quelle heure ?
Le Président
Pour 20h30.
Le Concierge
A l'heure d'été ou à l'heure d'hiver ?
Le Président
A l'heure légale. Je vais faire passer un avis dans les journaux
(Fausse sortie)
Le Concierge
Eh dites donc c'est 50 francs
Le Président
Comment cinquante francs ?
Le Concierge
Bien sûr...Pour l'occupation des locaux de la Mairie le conseil a décidé de faire payer d'avance... et si jamais vous voulez la grande salle du haut c'est 500 francs avec l'éclairage en plus et pis vous n'auriez pas encore toutes les lumières
Le Président (réglant)
Voilà mon ami
Le Concierge (Balayant)
Comment qu'il a dit yatichine clube, il faut éternuer pour prononcer ce mot là. (Il éternue) Yatchine, olclore j'y perds mon latin. Enfin tout ce que je sais c'est que c'est des bateaux
Maman les petits bateaux
Qui vont sur l'eau
Ont-ils des jambes
Mais oui...
Zephirin (entrant) (d'un ton hautain)
Bonjour mon ami.
Le Concierge
Bonjour Monsieur,
Zephirin
Appelez-moi Monsieur le Maire
Le Concierge
Mais...Vous êtes le Maire de guerre peut être ?
Zephirin
Non mon ami.
Le Concierge
Puisque vous n'êtes pas le Maire de guerre, que vous n'êtes pas le maire de Paix alors vous êtes le maire de... de... quoi ?
Zephirin
Appelez-moi Monsieur le Maire un point c'est tout et veuillez aller chercher le Secrétaire.
Le Concierge
Oui...Monsieur...Monsieur le Maire, j'y vais tout de suite
(il sort)
Zephirin
(enlevant ses gants, son pardessus, s'assied au bureau. Entre Odette)
Odette
Mr Bliot n'est pas ici en ce moment, il est allé à la Sous-Préfecture.
Zephirin
Cela ne fait rien vous le remplacerez. Asseyez-vous... Comment vous appelez-vous ?
Odette
(Se présentant) Odette
Zephirin
(Se présentant à son tour) ZEPHIRIN Conseiller de Préfecture envoyé par Mr le Préfet pour remplir à Péronne les fonctions de Maire.
Odette
Mais ...Monsieur Daudré ?
Zephirin
Remobilisé
Odette
Et Monsieur le Premier adjoint ?
Zephirin
Immobilisé
Odette
Et Monsieur le Deuxième adjoint ?
Zephirin
Automobilisé.
Odette
Vous dites ?
Zephirin
Automobilisé... accident d'auto quoi...
Odette
Ce n'est pas grave ? J'espère !
Zephirin
Non...rien, presque rien seulement...voilà... Il a voulu se soigner lui-même.
Odette
Oh ! Alors il en a pour un mois ?
Zephirin
Attendez...il a appelé un confrère en consultation....
Odette
Oh ! Alors il en a pour deux mois.
Zephirin
Attendez...Tous les docteurs de la région se sont réunis à son chevet.
Odette
Oh ! Alors il en a pour six mois.
Zephirin
Plus que cela hélas ! !
Odette
Mais comment se fait-il que l'on n'a pas pris un conseiller municipal ? C'était tout indiqué.
Zephirin
Aucun n'a voulu, plutôt démissionner ont-ils dit. J'ignore pourquoi. Je suis ici jusqu'à nouvel ordre, c'est à dire pour longtemps. Quelles sont les mesures les plus urgentes à prendre ?
Odette
Je sais qu'on devait aujourd'hui même établir le calendrier des fêtes ; il faudrait réunir les Présidents de Sociétés.
Zephirin
Inutile de les déranger. Combien y a-t-il de sociétés à Péronne ?
Odette
52
Zephirin
A merveille ! ! Prenez note Chaque semaine une société sera chargée de l'organisation des loisirs pour la ville et ses environs et la Société en service donnera un bal le Samedi soir à l'Hôtel de Ville, une matinée le Dimanche à la Salle des Fêtes et un Concert le mercredi au Picardy. Vous inscrirez les Sociétés par ordre alphabétique. Vous avez compris ?
Odette
Bien Monsieur. Ainsi toutes les sociétés organiseront des concerts mais qui se chargera des manifestations sportives ?
Zephirin
Appelez-moi : Mr le Maire. De plus il y aura 6 représentations au Théâtre de Verdure, une cavalcade historique et deux fêtes des fleurs. Quant à la foire elle durera un mois.
Odette
Bien Monsieur le Maire. Je vous avertis que ce soir c'est l'Assemblée générale de la P.P.
Zephirin
Qu'est-ce que veut dire le P.P. ?
Odette
La Pédale Péronnaise si vous aimez mieux.
Zephirin
Eh bien oui, je préfère car je déteste ces abréviations à la mode dont on abuse vraiment
Nous sommes au siècle de la vitesse
Et pour gagner un peu de temps
Mais plutôt encor par paresse
On abrévie ridicul' ment
Seul' jadis la géométrie
Se permettait C.Q.F.D.
De nos jours, c’est une furie,
A réagir, il faut m'aider.
En somme on parl' petit nègre
Qu'est devenu le beau français ?
De doux, mon esprit tourne à l'aigre
Quand cette mode tourne à l'excès
Refrain
Les P.T.T.
La C.R.B.
Le C.A.P.
La C.G.T.
Tout ça s'embrouille dans mon cerveau
Je perds le fil, j'en deviens sot
La J.O.C.
Le P.S.F.
Le P.P.F.
Les A.C... Bref
J’en deviens fou, c'est trop certain
Et j'y perdrai tout mon latin.
Cett' mod est un legs de la guerre
Et les stratèges et les bravaches
Afin d' singer les militaires
N'ont plus parlé que de l'heure H
Et du jour J et ainsi d' suite.
Le poilu disait pour vous vexer
J'appartiens au G.B.D.8
Venez me voir dans mon P.C.
Les vieux de la Territoriale
Étaient d' venus des G.V.C.
Tout se désign' par initiales
C'est ridicule, j'en ai assez
Refrain
Nos enfants qui vont à l'école
Préparent leur B , lisez brevet
Les Scouts pour tenir leur parole
Font une B.A. c'est bien trouvé.
Je n'vous apprends pas que l'Afrique
A l’A.O.F. et l’A.E.F.
Grâce à l' R.F., la République
On y entend la T.S.F.
L’U.R.S.S. n'est pas la dernière
De telle sorte à s'affubler.
Il faut sortir de cette ornière
Ou notre langue va sombrer
Refrain
Zephirin
Avez-vous autre chose à régler ?
Odette
Des commerçants de la rue Saint Sauveur réclament au sujet de l'enlèvement des immondices. Il paraît que les boîtes à ordures ne sont pas munies d'un couvercle, les chiens les renversent et le trottoir est tous les matins jonché de détritus.
Zephirin
Il y a longtemps qu'on n'a pas parlé de poubelles à Péronne !
(Sourire. Il prend l'écouteur du téléphone)
Allo...Allo...Lui-même...Très bien je vous remercie...Ah !...Ah! Voilà qui est intéressant...J'aime mieux vous dire tout de suite que je n'aime pas beaucoup ces amateurs qui se posent en gens d'esprit. Je m'opposerai à cette manifestation ! Non...Non...la censure, la censure
(il raccroche)
Vous savez ce que l'on m'apprend ?
Odette
Oui, Monsieur le Maire
Zephirin
Comment ! Vous le saviez ?
Odette
C'est à dire, j'attends que vous me le disiez.
Zephirin
Eh bien...voilà, c'est Courcol au téléphone. Il paraît que la Symphonie va jouer une Revue. Je veux m'y opposer.
Odette
Vous en êtes bien certain ?
Si c'était vrai il y aurait des affiches dans la ville.
Zephirin
Les journalistes sont toujours bien renseignés

Odette
Alors, pourquoi n'en parlent-ils pas dans leurs journaux ?
Zephirin
Mais tous les journalistes font de même, ce qu'ils savent ils n'en parlent pas.
Odette
Alors de quoi parlent-ils ?
Zephirin
De ce qu'ils ne savent pas....Comprenez-vous ?
Odette
Pas du tout
Zephirin
Eh bien voilà … Ce n'est pas la peine de lire les journaux pour apprendre ce que tout le monde connaît. Tandis que si on laisse courir la plume au gré de sa fantaisie, on côtoie l'actualité, on brode, on ment, on dément. Voilà ce que c'est que le journalisme.
Odette
Eh bien ! Mais une Revue c'est tout à fait ça aussi, c'est de la fantaisie parlée et chantée.
Zephirin
Je ne veux pas que le public puisse rire dépens de l'Autorité. Non, non, inutile... D'ailleurs, il il y a des ordres très stricts de Mr le Préfet. Toutes les représentations théâtrales doivent être soumises à la censure. C'est un décret.
Odette
Un Décret-loi !
(elle chante sur l'air de Près du feu qui chante )
Après un siècle et plus de vie parlementaire
Braves français qui vous croyez des souverains
Votre seul droit est d'obéir et de vous taire
A chaque fois qu'on fait sortir un train.
Car ces Décrets que personne ne discute
A l'Officiel paraissent un beau matin
Il faut les prendre ou sinon gare à la culbute
Et votre franc ne vaut plus un rotin
Refrain
Et l'essence augmente
C'est un Décret-Loi
Hausse des patentes
C'est un Décret-Loi
On rogne les rentes
C'est un Décret-Loi
Et Jouhaux déchante
C'est un Décret-Loi
Zephirin
Odette, appelez-moi le concierge
Odette
(Appelant à la porte) LE CONCIERGE...LE CONCIERGE
Le Concierge
Vous m'appelez Monsieur le maire ?
Zephirin
Oui, allez me chercher Dejante
Le Concierge
Ah ! Mr Dejante i n'est pas là. Il est parti sur la route de Doingt pour empêcher les Bohémiens d'entrer en ville
Zephirin
Voilà une engeance que je ne veux pas voir en ville, dites le lui.
Le Concierge
Vous n'avez pas besoin d'avoir peur Mr le Maire, Mr Dejante s'est mis en travers de la route avec son parapluie, ils ne passeront pas.
Le parapluie de Chamberlain c'est l'emblème de la Paix, le parapluie de Mr Dejante c'est la ligne Maginot de Péronne.
Zephirin
Entendu ; mais je veux en finir avec cette affaire de la Symphonie. Tenez... allez me chercher tout de suite Mr Douchet, il demeure à côté.
Le Concierge
Bien Mr le Maire. (il sort)
Zephirin (à Odette)
Où étions nous restés ?
Odette
Dans les poubelles
Zephirin
Ecrivez...Pour assurer la salubrité de la ville, conformément aux articles tant et tant du décret municipal du tant... Bliot mettra les dates...le Maire de la Ville de Péronne arrête :
Article 1er : les poubelles destinées à recevoir les ordures ménagères devront être hermétiquement closes.
Article 2 : Il y aura un modèle uniforme pour toute la ville et les dimensions devront être les suivantes...(il arrondit les bras) Qu'est-ce que ça fait ça ?
Odette
Oh ça fait bien 8 mois, 8 mois ½
Zephirin
Mais non, je ne vous demande pas cela...le diamètre ?
Odette
Ah bon ! Ça fait à peu près 40 centimètres
Zephirin
Diamètre 42 centimètres. Ca fait mieux, il ne faut jamais être juste. Et comme hauteur...qu'est-ce que ça peut avoir comme hauteur une boîte à ordures ?
Odette
Je ne sais pas trop moi, il vaudrait mieux consulter Mr Picard ou Mr Passet
Zephirin
Non, vous direz à Savary d'aller mesurer demain matin la poubelle à Coulombelle.
Article 3 : Les poubelles devront être alignées exactement à 4 cm de la bordure du trottoir.
Article 4 : Ces récipients devront être entretenus, nettoyés et astiqués chaque jour.
Odette
Faudra-t-il qu'ils soient passés toutes les semaines au papier de verre ?
Zephirin
Ce serait peut-être un peu exagéré...Enfin vous voyez ce que je veux dire. Vous terminerez cela et le ferez afficher.
Odette
Mais Mr le Maire pourquoi n'instituez-vous pas un concours de poubelles comme pour les balcons fleuris. On en verrait des étamées, des nickelées, des chromées. C'est ça qui donnerait un coup d'œil à la Place !
Zephirin
Voter idée n'est pas mauvaise du tout !...En effet ce serait assez artistique.
(On frappe)
Entrez
(Entre Mr Douchet)
Laissez-nous Mademoiselle
(Odette sort)
Douchet
Vous m'avez demandé ?
Zephirin
C''est vous qui vous occupez de la Symphonie ?
Douchet
C'est à dire, ce n'est plus moi, je ne m'en occupe plus qu'un peu
Zephirin
Enfin vous vous en occupez...Vous allez donner une Revue ?
Douchet
C'est exact, Monsieur.
Zephirin
Appelez-moi Monsieur le Maire...et je vous avertis que je refuse l'autorisation, je ne veux pas de Revue à Péronne.
Douchet
Mais...
Zephirin
(Coupant) Inutile d'insister, je ne vous laisserai ridiculiser vos compatriotes.
Douchet
Je vous assure qu'on ne se moque de personne ; ce n'est pas méchant pour un sou, si Mr le Maire habituel était là il serait le premier à rire et à donner le signal des applaudissements.
Zephirin
D'abord vous m'apporterez le livret pour la censure.
Douchet
Vous savez, pour une Revue, il n'y a pas de livret, on écrit les scènes ou les chansons sur un bout de papier et on les distribue à ceux qui tiennent les rôles. Nous ne nous y retrouvons pas nous-mêmes quelquefois. Il nous est impossible de vous fournir un livret.
Zephirin
Dans ce cas, interdiction absolue...rien à faire.
Douchet
Voyons vous n'allez pas faire ça ! Vous nous mettez dans un grand embarras, je vous demanderai de téléphoner au Président car pour cela moi je ne suis plus rien.
Zephirin
Voilà le téléphone.
Douchet
(Appelant) Allo...le 2 27 s'il vous plaît Mademoiselle...
Mr Martin ? Ici Mr Douchet. Vous savez qu'on nous défend la Revue...sous le prétexte que je ne puis présenter le livret pour la censure...Je ne sais pas comment faire...C'est peut-être une idée...je vais essayer, je vous rappellerai.
(Il raccroche) (On frappe)
Zephirin
Entrez
(Entre LE CONCIERGE)
Zephirin
Qu'est-ce que c'est ?
Le Concierge
C'est des bohémiens qui veulent vous parler.
Zephirin
Je ne veux pas les voir. Vous m'aviez dit qu'ils n'entreraient pas en ville
Le Concierge
Ben oui. Mr Dejante est toujours au Faubourg de Bretagne, seulement voilà ils ont passé par Flamicourt
Zephirin
Faites les reconduire à la Douane d'Espagne.
Le Concierge
Vous croyez que ce n'est pas un peu loin ?
Douchet
Mais non, c'est aux abattoirs, vous ferez placer un agent à la Gare et un au Quinconce.
(Le concierge sort)
Zephirin
Et vous qu'est-ce que vous attendez ?
Douchet
Eh bien voilà le Président vous propose pour que vous puissiez en juger de vous présenter la revue et de la jouer devant vous.
Zephirin
A quel endroit ?
Douchet
Ici même. Justement nous avons répétition à la Porte de Bretagne et si vous acceptez, dans un quart d'heure tous les artistes seront ici.
Zephirin
J'accepte mais je vous préviens que je serai impitoyable si je trouve la moindre allusion désobligeante.
Douchet
Vous verrez que tout ira bien. Ça va ça bien, il n'y a presque rien quoi. Je vais de suite prévenir nos jeunes gens.
(Il sort) (Aussitôt entre Odette avec des papiers)
Odette
Monsieur le Maire, des papiers à signer.
Zephirin
Qu'est-ce que c'est ?
Odette
Comme d'habitude : des signatures à légaliser, des réponses à des demandes de secours, de subventions, des renseignements à fournir à Mr le Préfet etc...
Zephirin
Mettez tout ça sur la table...Je ne me sens aucun goût pour le travail...J'ai l'âme toute imprégnée de poésie, c'est le charme de votre ville qui opère sur moi...
Odette
Oh ! Mr le Maire !
Zephirin
Je vous en prie, laissez pour l'instant Monsieur le Maire. Parlez-moi de Péronne, de votre vieux Péronne si joli, si romantique !
Odette
Connaissez-vous le CAM ?
Zephirin
Oui je connais cette adorable promenade, j'y ai souvent rêvé les soirs d'été.
(Il chante sur l'aire " Bercé par la houle")
Fuyons les bruits de la ville
Mon amie, partons ce soir,
Vers la retraite tranquille
Qu'il fait bon au Cam s'asseoir !
Sur l'étang où se reflète
Le rempart du vieux château
Scintillent mille fleurettes
Renoncules et lys d'eau.
Refrain
Bercés par la brise
Deux grands cygnes tout blancs
S'en vont sur l'eau grise
Majestueux et lents.
Leur blancheur inonde
Le Cam blafard
On croit voir sur l'onde
Deux nénuphars.
Bercés par la brise
On fait sans le vouloir
Un rêve qui grise
D'amour, d'espoir
Et l'on se repose
Des idées moroses
Bercés par la brise
Au Cam le soir.
Tous les taillis sont pleins d'ombre
Et les sentiers sont discrets
Des petits oiseaux sans nombre
Gazouillent dans les bosquets.
Plus loin les blairies joyeuses
Se poursuivent sur l'étang
Tracent des voies sinueuses
Et s'enfuient en voletant.
Refrain
Odette
Pauvres cygnes du Cam ! Ce serait si joli si on pouvait les voir comme autrefois peupler nos étangs. Malheureusement les joies de la famille leur sont refusées.
Zephirin
C'est un « signe » des temps...
(On frappe)
Odette
Entrez. (Entre LE CONCIERGE) Qu'est-ce que c'est ?
Le Concierge
Des bohémiens qui demandent à parler à Mr le Maire
Zephirin
Je vous avais dit de les expulser.
Le Concierge
C'est ce qu'on a fait.
Zephirin
Eh bien ! Alors ?
Le Concierge
Ce n'est plus les mêmes, c'est des bohémiennes maintenant.
Zephirin
On n'a donc pas mis les agents rue Béranger et au Quinconce ?
Le Concierge
Les agents sont en train de monter la garde.
Odette
Alors comment sont-elles entrées ?
Le Concierge
Elles ont passé par le Trou Baudelot;
Zephirin
Ma parole on entre à Péronne comme dans un moulin. Enfin puisqu’elles sont là, je veux bien les recevoir mais dites-moi, elles sont bien?
(Odette fait la moue)
Le Concierge
Ah ! Non elles sont mal habillées.
Zephirin
Mais elles sont gentilles ?
Le Concierge
Je ne sais pas ; tout ce que je sais c'est qu'elles sont jeunes.
Zephirin
Oh ! Alors faites entrer.
(LE CONCIERGE sort)
Scène II
Entrent les bohémiennes
Zephirin
(Les désignant à Odette)
Pas mal n'est-ce pas ?
Odette
Charmantes en effet
Zephirin
(Aux bohémiennes)
Qu'est-ce que vous voulez ?
1ère Bohemienne
L'autorisation d'exercer notre profession à Péronne.
Zephirin
Votre profession ? C'est la mendicité sans doute ?
2ème Bohemienne
Oh ! Non Monsieur, notre profession est un art ; nous disons la bonne aventure, nous connaissons l'avenir par le marc de café, les tarots, les étoiles et les lignes de la main.
Zephirin
(Montrant Odette)
Voyez donc la main de Mademoiselle et dites-lui qu'elle trouve bientôt un mari jeune et gentil.
(Les bohémiennes s'approchent en prenant la main d'Odette qui ne peut réprimer un sourire.)
1ère Bohemienne
(Regardant la main d'Odette)
Ligne d'amour très développée, mais petits chagrins, beaucoup de petits chagrins.
Odette
(Retirant vivement sa main)
Laissez-moi. Cette plaisanterie est stupide.
2ème Bohemienne
(Montrant le ciel)
Je vois deux étoiles qui grandissent, elles se rapprochent très vite bientôt elles seront en conjonction...Non il y en a une qui s'éloigne. Y aurait-il éclipse?
Zephirin
C'est Vénus qui fait la coquette.
Odette
(Revenant près d'eux) à ZEPHIRIN
Mr Roguet ne dirait pas mieux, vous pourrez l'assister à sa prochaine conférence astronomique.
(Aux bohémiennes) Puisque vous connaissez l'avenir il y a une chose qui intéresse vivement les Péronnais.
Zephirin
Laquelle ?
Odette
Est-ce que la Salle des Fêtes sera bien chauffée ?
1ère Bohemienne
Pour cela il faudrait un objet ayant touché la personne intéressée.
Zephirin
On ne peut tout de même pas apporter ici la chaudière.
Odette
Le devis d'installation du chauffage suffirait peut-être ?
2ème Bohemienne
Oh ! Certainement
Odette
Seulement voilà il y a 3 grandes armoires pleines, il y a eu 14 devis et 216 projets.
elle chante sur l'air de "La Chapelle au Clair de lune"
Quand tout fut terminé
On avait oublié
D' chauffer la Salle des Fêtes
Il fallait de la galette
Et le Comité
Refusait tous les projets
Voyant la salle nouvelle
Les Péronnais se disaient
Il faudra battre la semelle
Ce serait le bouquet
A moins qu' dans la Salle des Fêtes
Pour avoir un peu plus chaud
On apporte sa chaufferette
Et son brasero
Ou qu' nos édiles pleins d' sagesse
Pour prév' nir les coryzas
Ne nous r' mettent à la caisse
Aspirine et Quinquina
Ainsi dans la nouvelle salle
On pourra p' têtre en hiver
Voir un' soirée théâtrales
Sans l'payer trop cher.
Par crainte des grands froids
D'accord pour une fois
Messieurs du Conseil décidèrent
Un' chose singulière
Chauffer sans chaufferette
Tout en chauffant et sans chaufferette
Pour chauffer la Salle des Fêtes
Ce s' ra un truc merveilleux
Anthracite ou bien briquettes
Ce s' rait trop vieux jeudi
Et le gaz serait plus chouette
Mais peut-être un peu couteux
L'électricité s'y prête
Mais combien ruineux !
Pour chauffer La Salle des Fêtes
Il nous faut ce qui s' fait de mieux
Quelque chose qui en mette
Aux Péronnais plein les yeux
Pour chauffer la Salle des Fêtes
On pose cette devinette
Beaucoup d' chaleur et peu d'argent
Et qu' ça dure longtemps.
Zephirin
Mort de froid à moins qu'on n'y meure de soif.
Odette
Chut ! Ne parlez pas de mes collègues
1ère Bohemienne
Dans votre Salle des Fêtes je vois quelque chose qui monte
Odette
Le thermomètre
1ère Bohemienne
Non
Zephirin
Ce sont les dépenses.
1ère Bohemienne
Non
Odette
Ce sont les eaux de la Somme peut- être
1ère Bohemienne
Non
Zephirin
C'est la cabale
1ère Bohemienne
Non, ce qui monte c'est la satisfaction des Péronnais
Odette
Qu'importe ! La Salle des Fêtes tend la main à toute la population péronnaise.
1ère Bohemienne
Je lui vois un brillant avenir, des embellissements
2ème Bohemienne
Nous irons voir tous les Péronnais et leur dirons passé, présent et avenir.
Odette
Commencez donc ici même. Y a-t-il un Péronnais désirant connaître son avenir ?
Monsieur au 3ème fauteuil à gauche voudrait connaître son horoscope.
1ère Bohemienne
Monsieur, les étoiles vous sont favorables mais il faut lutter contre le pessimisme, éviter les dettes et les placements d'argent. Ne tentez pas votre chance cette année, mais en 1940 vous gagnerez chaque fois à la Loterie Nationale
Odette
Mais en 1940 la Loterie Nationale sera supprimée !
1ère Bohemienne
Précisément, en ne jouant pas Monsieur gagnera 100 francs pour chaque fois.
Zephirin
Je vois une dame là-bas qui voudrait faire appel à vos lumières
2ème Bohemienne
Madame, 1939 sera pour vous une année magnifique, vous accomplirez le voyage que vous désirez depuis longtemps. Rappelez-vous que l'or est le talisman qui ouvre toutes les portes. Soignez vos dents et prenez garde aux courants d'air.
Zephirin
Ces prédictions ne manquent pas d'un certain à-propos. C'est très amusant.
Odette
Mais vous ne voyez pas que ces Bohémiennes ont pour atavisme la faculté de connaître l'avenir par la position des astres ?
Zephirin
Laissez-moi rire, ces femmes exploitent la crédulité publique, et voilà tout.
(Aux bohémiennes) Tenez dites-moi seulement ce qui se passera demain à Péronne. Demain ce n'est pas très loin et ça doit être facile pour vous.
Elles chantent sur l'air de :" On ouvre demain"
1ère Bohemienne
Le ciel me dit
Voici l'avenir
Tout va s'éclaircir
A vos yeux ravis
Ce que plus tard
Subira Péronne ?
Bien des avatars
Je le soupçonne.
On verra demain
Un tas d' nouveautés à Péronne
On verra demain
Une Mad' lon qui ne sera plus aphone
On verra demain
Un événement de première grandeur
Au Campanile sans erreur
Les quatr' cadrans marqueront la même heure
2ème Bohemienne
Puis nous aurons
Une école de fillettes
Et un' de garçons
A la Chapelette
Dans les faubourgs
Deux ou trois lavoirs
Des squares tout autour
Avec séchoirs
On verra demain
Les environs d' l' Hospice inodores
On verra demain
Terminer le Château qu'on restaure
Tous les impôts
Les contributions
Seront mais pas trop
En diminution
On aura à l’œil
Billets d’cinéma
Apéros,,fauteuils
Et cetera
On verra demain
Tout' la ville de Péronne affairée
Par un' chance inespérée
Peut-être bien qu'on verra commencer le Musée.
1ère Bohemienne-
Tous les impôts
Les Contributions
Seront, mais pas trop
En diminution
On aura à l'œil
Billets d' cinéma
Apéros, fauteuils
Et coetera
On verra demain
A tout's les portes des min's souriantes
On verra demain
Dans la ville des choses stupéfiantes
On verra demain
Au Picardy, Monsieur de Fesquier
Donner des places sans payer
Et M'sieu Dace parlera très bien le français.
(Les bohémiennes sortent)
Zephirin
Vaste programme, il serait bon de répartir les efforts. Mademoiselle donnez-moi la liste des conseillers municipaux.
Odette
Auparavant il faudrait peut-être s'occuper de la prochaine réunion du Conseil Municipal !
Qui prendront nous comme secrétaire ? Lainé ? Ou le Cadet ? A moins qu'on ne nomme Mr Decaux ?
Zephirin
C'est impossible on dit que DeCAUX baille ( cobaye). Eloy sera de service de jour et Boinet de nuit (bonnet de nuit). Moreau s'occupera de la gestion du lait.
Odette
Mais il n'y connaît rien.
Zephirin
Comment il n'y connaît rien ? Alors pourquoi dit-on Moreau-Vache ?
Lecat sera délégué aux soirées dansantes.
Odette
Mais c'est un entrepreneur, pas un musicien !
Zephirin
Je ne m'occupe pas de ce que Lecat fait.
Je vous dis qu'il présidera les bals, de cette façon nous verrons Lecat danser.
Pour l'organisation vous mettrez qui vous voulez.
Odette
Mr Picard
Zephirin
Oh ! Non ce serait trop dangereux pour la verrerie.
Odette
Au contraire c'est son métier.
Zephirin
Justement parce que c'est son métier Picard casse.
Odette
Aux sociétés sportives nous pourrions déléguer Mr Lecerf, il doit savoir courir.
Zephirin
Non Lecerf s'occupera exclusivement de l'aviation et nous verrons Lecerf volant !
Quant à MM. Les Roux...
Odette
Comment Les ROUX ? Vous voulez dire Mr Leroux ?
Zephirin
Eh bien oui, mais comme ils sont deux nous les appellerons Les Roux.
Odette
Et les roues sont indiquées pour l'Automobile ou la Bicyclette.
Zephirin
Méfiez-vous on dit que Les Roux pillent.
Quant à Lavenue il sera affecté au service de la voirie et Malozieux vous l'reverrez chez l'oculiste.
Odette
Maintenant on va dire que je berne la ville (jeu de mot avec Bernaville)
(Odette sort suivie par Mr ZEPHIRIN)
Le Concierge (entrant)
Monsieur l'Inspecteur entrez, Monsieur le Maire est parti vous pouvez disposer exceptionnellement de son bureau.
S'intercale ici le sketch « Chômons » écrit par Mr Fournier.
(Retour d'Odette et de Zephirin)
Zephirin
Reprenons les affaires courantes, Mademoiselle
Le Concierge
(Entrant) Mr Douchet est là avec toute la Symphonie
Zephirin
Faites entrer. (LE CONCIERGE fait entrer toute la Symphonie, Mr Douchet en tête)
Odette
Oh ! Dites-vous leur accorderez l'autorisation de jouer leur revue ?
Zephirin
C'est à voir. Je veux auparavant me rendre compte de cette petite rosserie.
Douchet
Mr le Maire, nous sommes à vos ordres.
Zephirin
Mais de quoi est-il question dans cette revue ?
Douchet
Un peu de tout, des petits malheurs de la ville, mais nous avons fait des petites chansons et ça s'appelle Péronne 39
Odette
Oh ! Péronne 39
Zephirin
Quand vous parlez de Péronne vous en avez plein la bouche.
Odette
Mais nous sommes fiers de notre Péronne.
(Elle chante sur l'air de "Ignace")
Il est un pays
Un pays qui séduit
Où l'on revient toujours sans bruit
Car depuis longtemps
On aime ses étangs
Où tremblotants et frémissants
Tous les grands roseaux
Se courbent sur les eaux
Et semblent chanter aux échos
Refrain
Péronne, Péronne
C'est un gentil petit coin charmant
Péronne, Péronne
Que nous aimons tous éperdument
Péronne, Péronne
Quel attrait, quel charme captivant
Écoute comme son nom sonne
Péronne, Péronne
Et qu'avec nous chacun fredonne
Péronne est un pays charmant.
Couplet final
Il reste un couplet
Avant de nous quitter
Nous désirons vous remercier
Nous avons voulu
Vous amuser sans plus
Si Péronn' trente neuf vous a plu
Applaudissez-nous
Allons déridez vous
Et tous vous allez chanter avec nous
Reprise du refrain en chœur.
Rideau
Prière à la lune
Il est drôle ce quinquet
On dirait un feu follet.
Elle souffle la bougie
Elle danse et mon souffle en passant
Lui donne un aspect divertissant .
Elle penche et se redresse...
Elle grandit...elle s'affaisse
Elle a soufflé la bougie
Cette fois, il est mort le flambeau...
Allant à la fenêtre
Alors faisons glisser le rideau .
Tout est calme dans la nuit claire
Le paysage est ravissant :
Les toits sous la clarté lunaire
Semblent former en palissant
Un vaste décor de théâtre.
Là-bas la Somme qui descend
Miroite sur un fond bleuâtre
Et les roseaux sur les étangs
Dessinent une tache sombre.
Ô lune, le soir tu répands
Ta clarté qui brille dans l'ombre.
Dans le monde entier on te voit
En ce moment, qui sait ! Peut-être
Mon papa bien loin, avec moi
Te contemple de sa fenêtre
Et sur ta face qui pâlit
Je vois le reflet de ses larmes.
Ô lune prends pitié de lui
Délivre le de ses alarmes
Laisse ton sourire indulgent
Glisser doucement vers son âme
Sur un de tes rayons d'argent !
Acte 2
4 ème tableau : La forêt enchantée

personnages : BLANCHENEIGE, ROUSSOT l’écureuil, RAPIDE le chevreuil, PRUDENCE la corneille, JEANNOT le lapin, GRIGRIS un lapin, SERPOLET un lapin, LA BETE à BON DIEU, Les 7 Petits Nains
Une clairière dans la forêt. Au premier plan, un gros arbre creux.
PRUDENCE est perchée sur une branche de l’arbre. ROUSSOT est à l’intérieur et passe la tête par un trou ménagé à cet effet.
Les lapins entrent en jouant et viennent appeler au pied de l’arbre.
Jeannot et Grigris (ensemble)
Roussot…Roussot.
Prudence
Cra…Cra…Cra...L’hiver viendra
Serpolet
C'est Prudence la corneille, elle annonce toujours de mauvaises nouvelles.
Jeannot
Prudence, dis à Roussot l'écureuil de venir jouer avec nous
Roussot
(Paraissant au trou) Je n’ai pas le temps de jouer, je dois terminer la provision de noisettes pour l’hiver.
Jeannot
Tu as bien le temps, l’automne vient à peine de commencer.
Prudence
Cra…Cra…L’hiver viendra.
Roussot
Je dois me dépêcher car il faut beaucoup de noisettes pour les petits nains. Et Blancheneige qui les aime tant !…Je mets de côté les plus grosses pour elle et je grignote un peu la coque pour qu’elle n’abîme pas ses jolies dents.
Grigris
(Riant) Si tu veux, Roussot, je t’aiderai à grignoter les écailles
Jeannot
Ne laissez pas faire Grigris, c’est un gourmand, il mangera les amandes.
Grigris
Ah ! Non JEANNOT, je ne prendrai pas la part de Blancheneige.
Serpolet
Est-ce qu’il y a déjà beaucoup de noisettes dans le gros arbre « tout creux » ?
Prudence
C’est moi qui les compte. Il y en a 224 et il en faut encore 776.
Cra...Cra...L'hiver viendra.
Roussot
Les lapins, vous irez tout à l’heure à la Source aux Pervenches et vous apporterez des mûres et des myrtilles pour Blancheneige.
Grigris
Je connais un endroit où on trouve encore des fraises vermeilles.
Prudence
Cra…Cra…Elles sont moins rouges que ses lèvres.
Jeannot
Pour elle j’irai cueillir des bleuets.
Prudence
Ils sont moins bleus que ses yeux.
Serpolet
Je lui apporterai des roses
Prudence
Elles sont moins roses que ses joues.
(Entre Rapide le chevreuil)
Rapide
(Tout essoufflé) Venez ici, les animaux de la forêt… Écoutez-moi
Prudence et Roussot descendent de l’arbre et viennent près de lui avec la Bête à Bon Dieu
Tous
Qu’y a-t-il ?
Rapide
Les nains m’envoient vous prévenir de veiller sur Blancheneige qui doit venir par ici.
Roussot
Est-ce que la méchante reine est revenue ?
Prudence
Cra…Cra…Je lui crèverai les yeux.
La Bête À Bon Dieu
Et moi, je lui arracherai les cheveux
Rapide
Pauvre petite Bête à Bon Dieu, si tu la vois écartes toi de son chemin, elle t’écraserait avec ses grands pieds.
La Bête À Bon Dieu
Alors, j’irai prévenir le loup qui la mangera.
Prudence
Les hommes sont cruels. Cra…Cra… La méchante reine viendra
Jeannot
Toujours tu parles de malheur !
Roussot
Chut ! ! Taisez-vous, voici Blancheneige.
Blancheneige
Elle entre en chantant :UN SOURIRE EN CHANTANT
(De la main, elle fait un signe amical aux animaux de la forêt)
Blancheneige
(Après la chanson)
Eh ! bien, Rapide, mon gracieux petit chevreuil, ta patte semble bien guérie maintenant, tu peux courir aussi vite qu’autrefois ?
Rapide
Oui, Blancheneige
Blancheneige
Et toi, Prudence, ma vieille corneille très sage, vas-tu nous prédire du beau temps aujourd’hui ?
Prudence
Cra…Cra…Cra…
Blancheneige
Mes chers petits amis les lapins, voyez comme la clairière est ensoleillée ce matin. Au bout de chaque brin d’herbe, tremble une goutte de rosée et le serpolet doit avoir une saveur délicieuse.
Les Lapins
Oui, Blancheneige
Blancheneige
Et ma petite Bête à Bon Dieu qui se cache là-bas… Prenez bien garde de ne pas l’écraser… Roussot, l’écureuil, je te charge de veiller sur elle.
Roussot
Oui, Blancheneige
(A ce moment, on entend siffler dans la coulisse)
Blancheneige
Voici nos amis qui reviennent de leur travail.
Tous
Les voici…les voici…
(Ils se rangent au fond, les nains font leur entrée sur l’air :
SIFFLER EN TRAVAILLANT)
BALLET
Après la danse, les sept nains se précipitent sur Blancheneige pour l’embrasser
Blancheneige
Mes bons petits amis que je suis heureuse près de vous.
« At...choum »
Roussot
Blancheneige, tu vois comme nous t’aimons bien… Tu resteras toujours avec nous, dis ?
Rapide
Oh ! Oui, Blancheneige, reste avec nous pour faire le ménage des petits nains
Prudence
Il en a grand besoin
AT…AT…
Roussot
Et si tu prends bien garde de ne pas quitter la clairière, jamais la méchante reine ne pourra te retrouver.
Jeannot
Nous t’apporterons à manger.
Grigris
Des carottes…de la salade…
Serpolet
Des feuilles de choux…Des beaux pissenlits !
Jeannot
Oh ! le gros bêta qui croit que Blancheneige mange des pissenlits !
Serpolet
Bien sûr qu’elle en mange en salade.
Blancheneige
(Riant) Mais oui, mon petit lapin
Prudence
Pour te préserver du froid pendant l’hiver, les cygnes te couvriront de leur plus fin duvet.
Roussot
Le rossignol t’apprendra ses plus jolies chansons.
Rapide
Pour toi, les fleurs distilleront leurs parfums les plus doux et nous t’apporterons le miel des abeilles
Prudence
(Montrant les nains) Tu vois les petits ? Eh ! bien, quand tu seras partie, ils ne voudront plus jamais se débarbouiller !
Roussot
Ton sourire éclaire la forêt et s’il fallait perdre la vision de ton gracieux visage, ce serait pour nous comme si le soleil avait interrompu sa course.
Prudence
Cra…cra…La nuit viendra
La Bête À Bon Dieu (lui prenant les mains)
Reste avec nous toujours…toujours
Tous
Oui, toujours…toujours
Blancheneige
(Rêveuse) Je ne sais…
(Elle chante : UN JOUR MON PRINCE VIENDRA)
(Tous les petits nains se sont mis à pleurer)
Prudence
Un jour, elle nous quittera, elle doit suivre son destin
Rapide
Blancheneige, lorsque tu revêtiras la toilette nuptiale, tous tes amis de la forêt suivront de loin ton cortège.
Ils cachent leurs larmes pour ne pas diminuer son bonheur
Blancheneige
Je ne vous oublierai jamais
Rapide
Nous savons que tu ne nous oublieras jamais
Roussot
A quoi bon nous désoler aujourd’hui, vivons le temps présent. Profitons du sourire de Blancheneige, profitons du soleil, rions, chantons.
Tous
Dansons…dansons
BALLET sur l'air de "La tyrolienne des nains"
I
Tra…la…la…la…la
Dans l’ Histoir’ que l’ on nous apprend
On parle de PERE ONNE
Mais ce qui est bien étonnant
On n’ parl’ jamais d’ la Mère ONNE
Refrain
Dansons à petits pas
Tra la la la la la
Pour la belle que voilà
Tra la la la la la
II
A Péronn’ le Cam est charmant
De ce coin on raffole
Mais l’ on s’y égare facilement
On dit que le CAM ISOLE
Refrain
III
Les péronnais ont une manie
On a beau les raisonner
Mais on peut voir toujours MARIE
FOURRER ses doigts dedans son nez
Refrain
Rideau
Au lendemain de la représentation, les critiques furent élogieuses tant pour l'orchestre que pour les costumes réalisés par Mmes Poncet-Douchet et Delavier.
« Le scénario tiré des contes de Grimm met en scène Blanche-Neige les sept nains et les animaux de la forêt, c'est délicieux ! » rapporte FASOL dans sa Chronique Péronnaise.
Quant aux interprètes ils firent l'unanimité, la prestation de Melle Micheline Fache en Blanche-Neige étant particulièrement saluée.
Ces applaudissements fournis récompensaient deux mois de répétition intensive.
Madame Francine Fournier qui régla chant danse et récit de tout ce petit monde méritait une mention spéciale pour la patience et la ténacité dont elle fit preuve.
« La jolie Blanche-neige (Micheline Fache) était entourée de Proff (Catherine Gonnet) Grincheux (Claudie Lefèvre) Joyeux (Nicole Fasseur) Atchoum (Monique Tavernier) Dormeur (Marie-Françoise Dubois) Timide (Paulette Vercheur) Simplet (Marie-Thérèse Trémolières) »sans oublier les animaux de la forêt « Rapide le chevreuil (Jeanne Flautre) la biche (Janine Coulomb) deux écureuils (Marie-Marthe Fournier et Odette Dallery) deux corneilles ( Anne-Marie Poncet et Colette Delavier) ,la bête à Bon Dieu (Marie-Paule Devraine)et les six lapins (Henri Daudré, Jean-Pierre Martin, Yves Thubeuf, Pierre Driencourt, Michel Fache, Pierre Delavier ».

5ème tableau. : Sidonie en grève
Pièce en picard inspirée de la menace de grève générale faite en septembre 1938 par la C.G.T.La transposition, non sans ironie, de cette actualité nationale, dans le domaine rural et la vie conjugale, donne une toute autre vision de la lutte des classes, somme toute, assez désopilante
Personnages :SIDONIE, DUDULE, LA VOISINE, La 2ème Voisine, Le Secrétaire Korbékiskoff ( Corbeau qui se chauffe)
Au lever du rideau, SIDONIE et LA VOISINE assises près d'une table, sont en train de boire.
Sidonie
Coér' enn tchott goutte ed café ?
La Voisine
Nan, merci, a suffit comm' na.
Sidonie
Mis si, a ne t' f' ra po d' ma... Ch'est du bon, tu sais... marches, je r' passerai d' ieu d' sus pour DUDULE.
La Voisine
Ch'est que j'vouros m' dépéchi d' rintrer à nou mason, j'ai mis min dîner in route et j'ai peur qu'y brule.
Sidonie
A s' rot coer' troup bon pou' t' n' homme...Ah, l' mienne quand i' va reintrer, i' n' dira po qu'a est troup queu ou bien troup salé.
La Voisine
Quo qu' t'as fot pour dîner ?
Sidonie
Mi, ren du tout.
La Voisine
Ch' n' est po béqueu.
Sidonie
Ch'est coér' béqueu d' troup... Tu n' vouros tout d' mêm' po que j' m' esquinte pendant qu' DUDULE il irot rouler din tous chés cabarets.
La Voisine
Oujourd'hui, ch' n' est po un jour comm' un eute : ch' est l' grève générale.
Sidonie
Si ch'est ggrève générale, just' meint ch'est pour tout l' monde, mi oussi j' fos grève.
La Voisine
Il est sans doute parti à l' réunion d'ech syndicat ?
Sidonie
Tu sais bien qui n' pouvot pas manqui enn si bell' occasion, surtout que l' réunion là a s' passe à boère et à raconter des meintiries..Jamo j'enn l' avos vu si pressé pour s'habilli, il a fot s' barbe comm' si ch'étot un jour ed fête et si j' l'avos laissi foér', il érot mis ses bieux habits d' al dimanche.
La Voisine
Ch' est qu' DUDULE i preind tout ch'la au sériu ; ch'est li ch' pus arragi d' tous chés accorgis.
La 2ème Voisine (Entrant)
Ah, tein DUDULE, il en fot du bieu.
Sidonie
Quoqu'ch'est qu'il a coér fot ?
La 2ème Voisine
A l' réunion d'ech syndicat, il a dit qu'i foullot foér grève deux jours pi l' mitan d'un pour embêter chés patrons.
La Voisine
A f' ro coér enn jounée d' perdue, l' pir ch'est qui feut mengi tout d' même.
Sidonie
Si jamo ch' moèt' i savot, i s' rot capabe de l' mette à l' porte.
La 2ème Voisine
Just' meint i sait. T' sais bien qui n'a toujours des bonnes langues pour aller raconter ch' qui n' feut oo; il a dit comm' na qu' si DUDULE n'allot po travailli après-midi, i pouvot cherchi enn eut plache.
La Voisine
Ette v'la propre. A l' saison chi sin n'est jamo seur d' ertrouver du traval et pis quand on est bien quitte paet i vut coère mieux y rester.
La 2ème Voisine
Ah ! M' pov SIDONIE, tu n'as po d' chance.
Sidonie
Ah ! Tu cros qu'a va s' passer comm' na;
La 2ème Voisine
Chés hommes quand i sont in part eux, i n'a po pus bête, i sont là din vous coutrons comme des tchous quiens battus, mais quand i sont a enn dizaine ch'est a ch' titt qui diro l' puss ed meintiries ; i parl' ent tertous en même temps et pis i crient comm' si ch' étot déjà eux chés moétes.
Sidonie (d’un ton féroce)
Dudule il ira travailli oussitout rentri.
La Voisine
A m'étonn' rot bien
La 2ème Voisine
Ah s'il étot seur qu' personn' ne l' voro, je n' dis po, mais ein plein midi n'y compte po ; il érot bien trou peur d' passer pour un jeanfoutre. Tu voeras, tu perdras tein temps à li foère dzé r' montrances.
Sidonie
Je n' li frai po d' ermontrances mais je t' dis qu'il y courra.
La Voisine
Je n' sais po c' ment qu' tu f'ros mais j' s' rai ben curieuse ed vir ch' là.
Sidonie
Tu l' voèras, ch' est mi qui tel dis;
La 2ème Voisine
Surtout qu'il est sorti avu un d' Paris, un grand faseur d'imbarras, avu enn serviette comm' na sous sein bras, i z'éto a deux comm' tchu et qu' mise;
La Voisine
J' n'ai po béqueu quer chés geins lo, quand i z' ont leu serviette sous leu bras ch' est toujours pour vous d' meinder d' l' argent.
Sidonie
March' i va etes bien er'çu.
La Voisine
J' vouros vien être din un tchou cuin;
Sidonie
Marchez, j' vous racont' rai toute, allez vous ein, j' enne vu d' personne ichi quand il arrive.
La 2ème Voisine
On pourrot tout d' même resti avu ti, a tro on s' rot pu fortes pour l' raisonner.
Sidonie
Nan, nan. J' enn' vu ed personne. Allez vous in.
Les Deux Voisines
Ben comm' tu vourros. (elles sortent)
Sidonie
Qu'meint que j' vas m'y preindre ? J' n' en sais rien... En tout cas il ira travailli ch' la ch'est seur... et i n' meing'ros po ichi. Ah mais !
Voyons peu, ou qu 'ch' est qu'il est ch' ramon , Bon, je l' vos la vo... et pi ch' tissonyi, il est la... On n' put jamo savoer ch' qui put arriver, i feut peinsi a toute.
Entrent DUDULE et le Secrétaire
Le Secrétaire
Salut citoyenne;
Sidonie
Salut
Dudule
J' t' présente l' citoyen camarade Korbékiskoff. (bas à SIDONIE) C'est un russe.
Le Secrétaire
Secrétaire général du syndicat parisien des ouvriers agricoles
Sidonie
Vous avez don' béqueu d'ouvryis agricoles à Paris ?
Le Secrétaire
Cent mille adhérents citoyenne et tous chômeurs.
Sidonie
J' n' éros jamo cru ch' la... En tous cas à Paris si tous chés vaquis i z'ont enn seveitte pa d'sous leu bras et des biux habits comm' vous ch'est qu' i n' sont po troup malhéraux, Monsieu Korbeu eingélé.
Dudule
Kiskoff...Kiskoff
Sidonie
Bé quo, Korbeu eingélé...korbeu qui s'cauffe ch' n'est ti po vert jus vert eh non !
Le Secrétaire
Cela n'a aucune importance.
Dudule
Ch'est ch' camarade qui nous a fot enne conférence tout à l'heure... Oh enn bell' conférence ! Il a parlé pus d' enn heure d' horloge sans er' preindre haleine...Foullot l' einteindre !
Comm' i n' savot po où aller meingi, j' l' ai am' né avu mi.
Sidonie
T'as bien fot Dudule, t'as bien fot;
Dudule (au secrétaire)
Là vous voyez, j' vous l' avos bien dit. (à SIDONIE) i n' voulot po v' nir mais j'ai dit : V' nez avu mi, ch'est sans cérémonie, vous voirez m' femme, al est coèr pus aragis qu' mi.
Le Secrétaire
Citoyenne j'ai accepté l'offre du camarade, mais à la condition que cela ne change en rien vos habitudes...Et puis, vous savez, ne vous gênez pas pour moi, je ne suis pas difficile.
Sidonie
Ah ! Ch'est bient tant miux pour vous.
Le Secrétaire
Aujourd'hui c'est une grande journée, une journée historique ; la grève générale a été déclenchée dans toute la France, c'st un devoir pour l'ouvrier d'obéir avec discipline et de cesser tout travail. Notre appel a été compris et le Prolétariat tout entier se lève...
Dudule
(L'interrogeant) Asseyez-vous camarade, mettez vous à l'aise. Racontez peu à Sidonie c' meint qu' chés patrons vont être arangis.
Le Secrétaire
Bientôt les patrons ne seront plus qu'un mauvais souvenir. Le Gouvernement est aux abois et la classe ouvrière va dicter sa loi; c'est fini nous ne voulons plus être les esclaves des bourgeois repus et des profiteurs éhontés; nous les obligerons à courber la tête et à travailler sous nos ordres. Cette grève générale doit donner au monde entier la mesure de notre force et demain vous verrez trembler tous les Fascistes, tous les Trotskystes...
Sidonie
Que l'Bon Diu vous b'niche, mossieu korbeu eingélé !
Dudule
Kiskoff...Kiskof...
Sidonie
Qui s'cauffe si ti vux...Mais si ch' est nous qui c' mandons et chés moétes qui trvaillent n'croyez vous po qu' a va foér' béqueu d' patrons pour po béqueu d'ouvryis ? Et pi voyez vous, qu'on sot patron ou bien ouvryi i feut meingi tout parel et qu'est-che qui avanch' ra chés sous à la fin d' el quinzaine ?
Le Secrétaire
Mais c'est tout simple, l'Etat règlera les salaires.
Sidonie
Ah ! Bon , ché s' ra ch' percepteur ! ! Vous savez, ché n' s' ra pas l' pus bieu; déjà quand on va payi chés contributions, i vous r' chot comm' un quien din un ju d' quilles et il a toujours l'air d'avoir perdu un painou' s' quitie...Quand che s' ra pour li d' mander d' l' argeint, quo qu' ch' est qu'en n' va po einteindre.
Dudule
Vous parl' rez d' tout chla en meingeant, j'ai enn faim d' leup et j' seins grogni mes boyeux... Aillez vite, mets l'taffe.
Sidonie
Quel taffe ?
Dudule
L' taffe pour nou dîner, quo !
Sidonie
Tu pux bien l' mettre ti même.
Dudule
Oh ! Je n' vux po t' contrarier, n' ne m' gêne po du tout d' mettr' l' taffe. Quo qu' t' as fo pou l' dîner ?
Sidonie
Pour l' dîner ? Rin du tout !
Dudule (au Secrétaire)
Vous savez, camarade, n' faites po attention, j' counos Sidonie, ch' est pour rire qu' al dit ch' la.
Sidonie
Ah, ch' n'est po pour rire du tout, n'avez vous po dit qu'i fallot foère grève, qh' chétot un du , vous avez même parlé ed discipline et d' je n' sais po quo... Alors mi oussi j' fos grève et personne, vous m'einteindez bien, personne n' dot travailli.
Dudule
Voyons, Sidonie, finis l' coumédie là Tu n' vas tout d' même po laissi partir comm' na un homme si comme i feut, que qu' ch' est qu'in dirot en France pi in Russie.
Sidonie
R' beyez din ch' l' amoèle, tu truveras p' têt un cu à l'r' léqui...I n'avot bien un héreing saur, mais j' l' mingi pour mi déjeuner, i n' rest' pus que d' n' éroques.
Dudule
Sidonie j' té dis d' nous donner à mingi.
Sidonie (sur le même ton)
Dudule j' té dis que j' fos grève, t'as compris ?
Dudule
Foère un parel affront !
(Au secrétaire) R' t' nez mé, j' seins que j' vas foère un malheur !
Le Secrétaire
Ne vous inquiétez pas pour moi, je m'en vais.
Dudule
Vous n'allez pas partir comm' na !
Le Secrétaire
J'ai ma voiture devant l'école, dans dix minutes je serai à Péronne.
Dudule
J' m' en vas vous conduire.
Le Secrétaire
Non, non, ne bougez pas, je connais le chemin... Adieu citoyens. (il sort)
Dudule
A ch' t’heure, à nous deux, nous allons nous expliqui.
Sidonie
Si t'as pas troup faim i rest' un viux morcheu d' froumage tout musi, j'allos l' ejter mais j'ai peinsé qu' t' éros p' t' êt' la gale aux deints.
Dudule
Tais to, m' diras tu pourquo qu' tu m' fos affront d' vant ch' camarade secrétaire, un homme qui vient tout exprès d' Paris et si bien habilli ! Un homme qui parle à chés Ministr's comm' j' té parle;
Sidonie
Just' meint, i né m' plait po.
Dudule
Et pourquo ?
Sidonie
Parch' que sin ramage i n' s’accorde po avu sin plémage.
Dudule
Tu n' sais donc po qu' ch'est li qui organise tout' s chés grèves ?
Sidonie
Ah bon, il organise !...I désorganise, quo !
Dudule
Bé oui, ché sin métyi.
Sidonie
Alors pus qu' ch' est sin metyi à lin Kerbeu eingélé qui s' cauffe, i dévrot savoèr qu’aujourd’hui ch' est l' grève générale, i n' dot po travailli non pus.
Dudule
Mais li a n'est po parel.
Sidonie
Et pourquo qu'a n'est po parel ? Mi j' dis qu' enn grève générale, ch' est pour tout l' monde, on dot rester à s' mason sans rien foère.
Dudule
Tu n'compreinds rien.
Sidonie
J' compreinds qu'un jour comm' aujourd'hui, personne n'a l' drot d' travailli, ti non pus tu n'as po l' drot.
Dudule
J'éros l'drot si j' voulos
Sidonie
Nan, tu n'as po l' drot pus qu'un eute.
Dudule
J'ai l' drot si j' vux, a n' té r' garde po.
Sidonie
Si a me r' garde et j' te l' défeins.
Dudule
Ah tu l défeinds ? Eh ben, tu vas vir ch' que j' vas foère.
(Il prend sa casquette et va pour partir)
Sidonie
Où qu' ch' est qu' tu t' in va ?
Dudule
J' m'in vas travailli...Bé comm' j'sus là et sin meingi même.
Sidonie
Tu n'ous' ros po !
Dudule
Ah j'n'ouseros po !
Sidonie
Nan, tu n'ous' ros po !
Dudule
Viens peu m'impêchi...J' té dis que j' m'in va travailli...J' n' y vas po j'y queurs...Tu vois comm' j'ai peur ed' ti.
(Il sort)
Sidonie
(Elle s'assied en riant aux éclats)
Sacré Dudule ! ! ! J'in rirai coèr l' énée qui vient...Ah ! Ah ! Ah ! Seigneur mon Diu, Qu' chés hommes i sont ti bêtes !
Rideau
6ème tableau : Les Fantômes
A la mémoire de mes camarades, enfants de Péronne
Tombés pour la France et dont les noms sont inscrits sur le Monument aux Morts.
Le Récitant
Sur la Somme le soir, quand le brouillard se lève,
On croit voir tout à coup se dresser comme un rêve,
Des spectres irréels, des contours indécis
Dont la forme rappelle à nos yeux obscurcis,
Des amis disparus, des figures aimées.
On voudrait retenir ces mains inanimées
Et l’on cherche dans l’ombre un visage en pleurant,
Et pourtant dans la nuit, ces fantômes nous parlent.
On entend tristement les plaintes qu’ils exhalent.
Quand leur voix déchirantes évoque le passé,
Ils clament leur espoir, leur désir insensé.
Puis leur rude voix prend la douceur infinie
D’un murmure divin ou d’une âme meurtrie,
Leur appel diminue, il devient plus lointain
Et tout s’évanouit au souffle du matin.
Le rideau s’ouvre, on aperçoit le Monument aux Morts de Péronne.
Tout à coup les statues s ‘animent et parlent.
La Mère
En ce onze Novembre où s’amusent les hommes,
La nuit vient animer les ombres que nous sommes.
Dans l’effrayant silence et l’oubli du soleil
Nous poursuivons sans fin notre éternel sommeil,
Mais comme un frêle espoir, ce jour anniversaire
Libère le pesant linceul qui nous enserre.
Ce soir le champ des morts s’éveille triomphant
Et je pourrai t’entendre ô mon fils, mon enfant !
Le Poilu
(Se soulevant légèrement)
Une main me délivre et comme une caresse
Ecarte autour de moi la terre qui m’oppresse.
Mes yeux sont entrouverts !…Non, ce n’est pas la nuit !
Une intense lueur m’aveugle et m’éblouit.
L’horizon tout entier étincelle dans l’ombre
Et semble illuminé par des soleils sans nombre.
La Mère
Les plus sombres reflets de cette obscurité
Au néant du tombeau font effet de clarté.
Ouvres tes yeux tout grands, regardes cette étoile
Avant que le nuage approche et ne la voile.
Le Poilu
Mon corps s’est animé, je respire, je vois,
J’entends la nuit qui parle et le son de ma voix
Comme un écho lointain, me caresse et m’enivre ;
Je ne connaissais plus cette douceur de vivre !..
(Il se lève)
Je ne veux plus dormir, je veux rire, chanter,
Je veux aimer aussi, je veux vivre, exister.
La Mère
La lune se dévoile et sa lueur changeante
Joue sur l’étang brumeux que sa lumière argente.
Regarde, par le vent, les feuilles se mouvoir,
Monter, planer, descendre…Il est si doux de voir !
Le Poilu
Je retrouve ce soir en mon âme troublée
Le charme, la douceur d’une chose oubliée.
Souvenirs du passé ! Dans l’ombre je revois
Tous les anciens remparts, le décor d’autrefois.
Les grands murs dominant les hardines
Et, servant à nos jeux, nos courses enfantines,
Au bas du parapet, le beau petit sentier
Avec ses bancs discrets sous les verts marronniers.
Pauvres choses hélas ! Maintenant disparues !
Partout dans les sillons des tombes inconnues.
Une ville nouvelle émerge au bord de l’eau,
Je ne reconnais plus là-bas le Vieux Château.
La Mère
Pendant plus de quatre ans, les obus, la mitraille
Ont martelé le sol, nuit et jour, sans répit
Les ruines amassées sur le champ de bataille
Apparaissent encore et pourtant c’est l’oubli.
La Nature a guéri cette terre blessée,
Les bois ont reverdi, les fleurs ont reparu,
Cà et là, dans la plaine, une croix délaissée
Simplement nous rappelle un ami disparu.
Toute douleur se tait, toute ruine s’efface,
Chacun a remblayé, reconstruit, réparé.
Quand une ville est morte, une autre la remplace.
Le Poilu
Mais les pierres aussi ont leur tombeau sacré,
Tout un passé de gloire imprègne leur poussière,
Des souvenirs émus, des plaisirs, des ennuis
S’attachent à ces blocs de forme familière
Et je reste sans voix devant ces murs détruits.
Aujourd’ hui je retrouve en la cité nouvelle
Quelque coin des remparts, des obus épargné,
Alors l’ancien Péronne à mes yeux se révèle,
Je songe à la douceur de ce temps éloigné,
Je revois la maison, le trottoir de la rue,
Le Collège, l’école et mon rêve insensé
Fait revivre la ville à jamais disparue,
Tombée au champ d’honneur comme un soldat blessé.
La Mère
Pauvre cité martyre, amie de mon enfance,
Je la pleure sans cesse et mes pensées en deuil
Blâment ces monuments dont la vaine opulence
Sur son humble tombeau se dresse avec orgueil.
Le Poilu
Mon vieux Péronne est mort !
La Mère
Non ! Oublié peut-être
Car souvent ses exploits retentissent encor,
Son passé se réveille, on le voit reparaître
Dans l’Histoire où son nom s’inscrit en lettres d’or.
Le Poilu
Mon vieux Péronne !
La Mère
Enfant, ton cœur songe à la ville
As-tu donc oublié la retraite tranquille
La petite maison d’ où tu partis un jour,
Où peut-être on t’attend sans espoir de retour ?
Le Poilu
(Comme sortant d’un rêve)
Denise ! … Une voisine…Oui, là-bas quelque part,
Une maison petite à côté des remparts.
Le bonheur habitait cette chère demeure.
(Denise paraît)
Mais qui vient par ici ?
La Mère
Je vois quelqu’ un qui pleure
(Reconnaissant Denise)
Mon enfant !
(Denise vient s’agenouiller au pied du monument, elle prie, elle n’entend pas le Poilu)
Le Poilu
C’est Denise !…Oh ! Je la reconnais
Je tressaille à sa vue, tout mon amour renaît…
Denise !…Ma Denise !…Oui, c’est moi qui t’appelle…
Elle ne m’entend pas !
La Mère
Ecoute ! que dit-elle ?
Le Récitant
Les morts clament en vain des appels émouvants,
Leur voix ne peut frapper l’oreille des vivants
.Denise
Au pied du monument, ce soir je suis venue
Et je suis devant toi, courbée, triste, abattue,
Depuis près de vingt ans, chaque nuit, chaque jour,
J’ai prononcé ton nom, rappelé ton amour.
Oui, je sais, j’aurais dû te conserver ta place.
J’ai pleuré trop longtemps et puis j’étais si lasse !
Etre seule toujours ! … Non, je ne pouvais pas.
Bien souvent avec joie, j’ai pensé au trépas.
Puis un jour, on oublie, la douleur s’atténue,
Un autre se présente et la vie continue…
Aujourd’hui j’ai voulu implorer ton pardon.
Le Poilu
(Tristement, sans colère, la fin dans un sanglot)
Pourquoi venir ici pleurer cet abandon ?
Tu peux dormir en paix, je ne saurais renaître
Car la mort à nouveau je viens de la connaître.
Je rêvais, je croyais, j’étais sûr de ta foi,
Je ne comprenais pas les joies du ciel sans toi,
Mais pourrais-je oublier l’ivresse de ton charme,
Ton visage adoré où se cache une larme ?
Tout mon être frémit et je te dis : Non…non,
Je ne puis pas, c’est trop…Je t’aime tant…Pardon !
Denise
Mon cœur a cru entendre une voix, un reproche
Les pierres ont bougé…Quelqu’un, une ombre approche,
J’ai peur ! …
(Elle se sauve)
La Mère
Mon pauvre enfant !
Le Poilu
Tu ne peux pas savoir,
C’est fini…Laisse-moi, je ne dois plus la voir.
Denise !
(Il pleure)
La Mère
Calme-toi, ta pauvre âme est troublée
Entends monter ces voix dans la nuit étoilée.
(On entend au loin les voix qui chantent la Barcarole d’ Hoffmann)
Le Poilu
Que ces chants me font mal !
La Mère
Ils célèbrent l’amour,
L’ivresse, le plaisir…Les mêmes mots toujours !
Le Poilu
Je hais ces mots, ces cris, je m’indigne et je songe
A tous les insensés trahis par le mensonge,
A tous ceux qui croyaient aux serments éternels,
La vie n’est faite hélas ! Que de moments cruels !
La Mère
Oublie !
Le Poilu
Oui, oublier, se résigner sans cesse
N’avoir connu qu’à peine et printemps et jeunesse,
N’être que le granit ou le tombeau sacré
Où vient s’agenouiller tout un peuple éploré,
Qu’importe ! Mais je veux que son bonheur s’achève
Pour l’aimer mieux encor, j’abandonne mon rêve.
Je ne suis maintenant qu’un soldat disparu.
La Mère
Tu es mon pauvre enfant.
Le Poilu
Non, je suis l’INCONNU !
Le sans nom, le martyr, le poilu sans famille,
Des combats de la Somme, une épave entre mille,
Je suis celui qui dort, sans cercueil, sans linceul,
Echappé d’ossuaire et connu de Dieu seul.
Mon nom, comme un symbole, entre dans la légende
Et chacun à mes pieds apporte son offrande,
Tous ceux qui n’oublient pas offrent ici des fleurs.
La Mère
Les mères attristées y déposent des pleurs
Une éternelle gloire, éternelle souffrance
Telle est notre devise à nous, mères de France.
Avez-vous quelquefois songé à notre sort
Lorsque dans les combats, vous affrontez la mort ?
Nos pleurs vous font sourire et vous n’y pensez guère
Car vous parlez encor de cette horreur – la guerre.
Le Poilu
Nous qui avons vécu ce grand drame inhumain
Nous ne permettons pas qu’il revienne demain
C’est pour que cette horreur soit à jamais bannie,
Que nous avons souffert et donné notre vie.
(Entre le Mobilisé, les fleurs à la main)
Le Mobilisé
Me voici de retour, je te salue l’ancien.
Je t’apporte un souvenir, un bouquet, presque rien,
Des fleurs cueillies pour toi tout près de la frontière
Où je fus envoyé à l’alerte dernière.
Tu sais ce que veut dire : être mobilisé ?
Oh ! Je ne fus jamais trop démoralisé.
(Il dépose ses fleurs au pied du Monument)
Le Poilu
La guerre ? …Que dit-il ?…Notre œuvre anéantie !
La Mère
Toujours du feu, du sang, l’éternelle folie !
Le Mobilisé
Avec tous les amis, j’ai rejoint mon dépôt,
Tu n’as pas connu ça : la ligne Maginot,
Les abris bétonnés, la tranchée souterraine ?
Donc, nous étions partis sans plaisir et sans haine,
Et comme nos aînés, devant l’envahisseur,
Les yeux fixés au loin sur les crêtes voisines,
Contre les barbelés nous dressions nos poitrines.
Derrière nous, les tanks, les avions, les canons
Se massaient par milliers dans les ravins profonds.
Pas de cris menaçants, pas de chants héroïques,
Mais nous les attendions, résignés et stoïques.
Et voilà, mon ancien.
Le Poilu
J’ai connu tout cela
En quatorze aussi, nous les attendions là-bas.
Le Mobilisé
(Sur un ton de commandement)
Selon la tradition : Garde à vous, je commence
Pour la prière aux morts…Minute de silence
(Il se met au garde à vous)
Le Poilu
Mon cher petit bleuet, tu es brave, je sais,
Tu es le descendant des vieux soldats français
Qui dans le monde entier ont porté la victoire,
De ceux qui, de leur sang, fabriquaient notre Histoire,
Les soldats de l’an deux, les grognards, les poilus
Et tous ces conquérants fermes et résolus
Te disent : Puisses-tu en ta vie de misère
Ne connaître jamais les horreurs de la guerre !
Nous avons vaincu mais…parfois aussi tremblé
Eh ! Oui tremblé…Ce mot te semble exagéré ?
Tu ne peux pas savoir malgré tout ton courage
Ce que c’est qu’une attaque, un assaut, un barrage,
Quand la terre et le ciel s’illuminent d’éclairs,
Les obus par milliers miaulent dans les airs,
Creusent des entonnoirs et pilonnent la terre,
Projetant des éclats dans un bruit de tonnerre.
On s’abrite, on repart, on rampe avec effort,
Autour de soi, la Mort…Partout la Mort.
Le Mobilisé
Vous vous êtes battus pour pacifier le monde
Et puis après vingt ans, c’est la guerre qui gronde !
Mais je te jure l’Ancien, que s’il faut les revoir,
Les Bleuets de trente-huit feront tout leur devoir.
(Il sort)
La Mère
Une angoisse m’étreint, me torture et m’oppresse,
Va-t-on sacrifier cette belle jeunesse ?
Le Poilu
Petit, ne blâmes pas l’œuvre de tes aînés,
Nous avions trop souffert ! Mais vous tous, embusqués,
Combinards, qu’avez-vous fait de notre victoire,
De ce bel idéal, de nos quatre ans de gloire ?
Ce n’est plus en vos mains qu’un amas, un chaos.
Vos vaines utopies ? Des mots, toujours des mots
Lorsque dans vos discours, vous parlez de la France,
Vous outragez son nom, et c’est notre souffrance
Que vous importunez ou que vous profanez.
Arrière, charlatans, déments illuminés !
La haine parle seule en vos âmes serviles,
Pour construire la Paix, vos bras sont trop fragiles.
O pauvre humanité, quel sera ton destin ?
Je ne vois que discorde, avenir incertain.
Et puisqu’ on envisage à nouveau l’hécatombe
Il ne me reste plus qu’à regagner ma tombe !…
(Il se couche et reprend la pause du début)
La Mère
(Elle soutient son fils et reprend également la pose)
Je te maudis, ô guerre, atroce absurdité
Le monde, tout entier, recule épouvanté
Lorsqu’il entend rugir ta voix impitoyable
Et que paraît soudain ton spectre effroyable.
Je vous maudis, gredins, profiteurs renommés
Qui cherchez de l’or tels des corbeaux affamés
Et vous, qui la suivez partout dans son sillage,
Barbares exécrés, avides de pillage,
Sinistres conquérants, mercenaires, bandits
Qui prenez nos enfants, soyez maudits… maudits !
Tous deux sont redevenus les personnages de pierre.
Le rideau se ferme lentement
RIDEAU

« Picarde maudissant la Guerre »
Œuvre du sculpteur Paul Auban
Inaugurée le 20 juin 1926
Voici les commentaires sur ces représentations :
« Nous sommes le 11 novembre après l’alerte qui s’est terminée par Munich et nous nous trouvons devant le Monument aux Morts. Sur une trame mélodique qui suit le texte rendue à la perfection par trois artistes : Mr Costel et Mr et Mme Fournier et après que le Récitant ait créé l’atmosphère, les statues du Poilu et de sa Mère s’animent et revivent le Passé.
Belle évocation du Péronne d’avant-guerre, de ses remparts et de son vieux château et aussi de ses amours car il était fiancé le pauvre soldat tombé au champ d’honneur.
Et voici la fiancée d’autrefois ; elle a toujours son souvenir dans son cœur mais la vie a continué et elle s’est mariée…mais en ce jour anniversaire elle vient prier.
Un autre lui succède c’est le jeune Mobilisé de septembre, il vient saluer son Ancien, lui jurer que les Bleuets de 1938 étaient prêts à faire leur devoir et le Poilu et sa Mère comprennent que la guerre est encore prête d’éclater et la scène se termine par une suprême malédiction contre la Guerre et ceux qui veulent la faire.
De l’avis de tous, les interprètes de ce tableau hors pair se sont surpassés. » ( chronique Péronnaise « après la deuxième de Péronne 3ç » signée Fasol
… « Nos félicitations à Mr Pelletier.… qui dans le rôle du Poilu a contribué pour une large part à l’émotion soulevée par la scène des Fantômes.» ( chronique parue dans le Progrès de la somme signée ARC)
… « Mme Poncet-Douchet s’est révélée admirable dans le rôle de la Mère. Elle a trouvé des accents si déchirants en clamant l’horreur de la Guerre, qu’elle les a fait partager à toute la salle. S’entrainant elle-même, elle a atteint les sommets de l’éloquence ; la vraie, dépouillée d’artifice, celle dont Verlaine disait : Tordons le cou à l’éloquence ! »
7ème tableau : Le Baptême
Même décor qu’au 1er acte
Au lever de rideau Odette et Zephirin sont en scène.
Zephirin
Mademoiselle, je ne comprends pas encore pourquoi vous m'avez fait revenir ici;
Odette
C'est pour une grande cérémonie, vous allez assister à un Baptême Péronnais...Vous n'avez pas deviné ?
Zephirin
Deviné quoi ?
Odette
Eh bien ! C'est vous qui allez être le parrain.
Zephirin
Vous voulez rire, je ne connais personne à Péronne
Odette
C'est justement la raison pour laquelle on vous a choisi...Vous êtes celui dont on rêve...le séducteur inconnu...L'ami d'un jour...Vous êtes celui qui passe...Cela suffit d'ailleurs, vos fonctions officielles vous interdisent de refuser.
Zephirin
Je voudrais tout au moins voir la mère.
Odette
Impossible, elle est encore alitée
Zephirin
Ou le père
Odette
Chut...Chut !
Zephirin
C'est donc un enfant naturel ?
Odette
Surnaturel...Attention voilà les invités qui commencent à arriver
Des invités entrent peu à peu
1er Invite
(Serrant la main de ZEPHIRIN)
C'est vous le parrain !... félicitations ! Quel superbe enfant !
1ère Invitee
Elle est bâtie à chaux et à sable
Zephirin
Ah ! C'est donc une fille ?
1er Invite
Bien sûr que c'est une fille...Une grande et belle fille...Ah ! Monsieur quelle carcasse !
Zephirin
Une carcasse ! Vous voulez parler sans doute de la colonne vertébrale ?
1er Invite
Sachez Monsieur qu'à Péronne on fait bien les choses...elle en a deux
Zephirin
(Suffoqué)
Comment ? Elle en a deux ?
1er Invite
Oui Monsieur, deux colonnes...vertébrales comme vous dites
Sidonie
(Entrant)
Elle est endimanchée, un panier sous le bras.
Dudule i va arriver il est parti ach' ter un quart d' dragies.
2ème Invite
Un quart de dragées, ce n'est pas beaucoup.
Sidonie
Jé l' sais bien mais j'ai mis din min pégni un grand paquet d'haricouts...on méling' ra.
Zephirin
Alors c'est vous la marraine ?
Sidonie
Bien seur, tout l' monde i l' sait.
Zephirin
(À Odette) Cette paysanne ! Pourquoi pas vous ?
Odette
Parce que c'est une personne très connue et puis moi...Je suis de Péronne.
Sidonie
(À Zephirin) Alors ch ‘est vous ch' parrain ? Vous n'avez po b' son d' vous tourmeinter, j'ai tout arreingi : mi j' fournis chés dragies. Vous vous mettrez chés sous.
Zephirin
Quels sous ?
Sidonie
Des sous pour ejter à chés z-infants en sourtant de ch' l’église... (Présentant son panier) Vous n'avez qu'à en mettre enn coup' ed pougnies là d' deins, jé m' charge d' ejter.
Zephirin
(Se fouillant)
Mais je n'ai pas de monnaie.
Sidonie
A n' fot rien...Mettez des pièches...Mettez des billets...N'ayez po peur.
(Zephirin met quelques pièces de dix francs et un billet de 50 francs.)
Oh...Oh...à la bonne heure ! (elle retire le billet de 50 francs) Oh là a n’irot po bien à ejter, a s'invoulrot ! (elle le met dans sa poche et sort une pièce de deux sous) j'mets enn pièche deux sous à l' plache a f' ra béqueu puss ed bruit...A va terlinter su chés pavés comme si ch' étot un louis d'or.
Dudule
(Entrant avec un tout petit paquet de dragées)
V' là les dragies; (A Sidonie) I n' n'avot à 3 fr, à 3 fr dix sous pi à 4 fr
Sidonie
T'as pris à 3 fr
Dudule
Bien seur.
Sidonie
(Prenant une pièce de dix francs dans le panier) Tiens march' en r' cherchi enn mi-livre. Avu chés 4 fr qui rest' ront tu preindras du chuque candi pour mi dans l' cas qu' j’éros frod à ch' l’église et que j' m' einrhumeros...J'ai quer à chuchi du chuque candi, a dure longtein dins s' bouque, pi apri on put coèr' chuchi l' ficelle.
Odette
Il est bientôt l'heure de partir, placez-vous dans l'ordre du cortège.
Maintenant place au nouveau-né.
(la nourrice portant une Salle des Fêtes en carton fait une entrée solennelle)
Tous
Bravo...Bravo...Charmant...Superbe...Qu'elle est jolie
Une Invitee
J'espère qu'elle n'aura pas froid
Un Invite
Est-elle bien couverte ?
La Nourrice
Oh ! Monsieur, ciment armé...Triple revêtement
Odette
Quelle jolie bouche !
Une Invitee
Quelle avant-scène !
Un Invite
Il y aura du monde au balcon.
La Nourrice
(Retournant la maquette) Regardez-moi ce derrière
Sidonie
On dirot qu'on seint quitte cose
(Tous se bouchent le nez)
La Nourrice
Ce n'est rien...Une petite fuite de gazouillent (à ce moment-là un liquide s'écoule)
Odette
Dites on croirait que...
La Nourrice
Ce n'est rien...Une petite fuite d'eau...Gourdin fera les soudures nécessaires
Odette
Il me semble que maintenant, on peut se mettre en route
Zephirin
Dommage que la Madelon ne puisse scander de sa voix hésitante la marche de ce joyeux cortège.
il chante sur l'air " la Madelon"
Autrefois toute la ville de Péronne
A midi attendait que la Mad'lon sonne
Quand le moteur voulait bien se mettre en route
Son chant joyeux s'égrenait tout douc' ment
Chacun se mettait à l'écoute
Et on l'aidait mentalement :
Allons...Un petit peu plus fort...
C'est très bien...Encore un effort
Sonne donc Madelon
Tu dérailles d'un ton
Et l'on croirait vraiment
Qu' tu sonnes un enterr'ment
Mais Madelon tintait tout à la douce
Et sans s'occuper du qu'en dira-t-o,
Comme une petite femme qui glousse
S'égarait dans tous les tons.
Or un beau jour elle se mit en grève
On eut beau s'y prendr' de toutes les façons
On n'peut plus la tirer de son rêve
Madelon, Madelon, Madelon
II
Et c'est depuis c'temps là qu'ell' devint aphone
La Madelon n' veut plus sonner à Péronne
On sait très bien que si elle est en chômage
C'est qu'on lui refuse une augmentation
Ell' veut qu'on graisse ses rouages
Avec un' p'tit' subvention
Ell' dit que sa voix incertaine
Sera plus fort' que la sirène
Allons donc Madelon
Tu travaill's du clocheton
Tes récriminations
Ne sont plus de saison.
La Madelon fait sur le campanile
La grèv' su' l' tas et pour nous embêter
Elle attend là-haut sans s' faire de bile
Un ordr' de la C.G.T.
Peut-êtr' qu'ell' cessera de s'payer notre tête
Et qu'elle recommencera sa chanson
Pour inaugurer la Sall' des Fêtes
Madelon, Madelon, Madelon
Sidonie
(à Zéphirin) mais dites donc avant d'partir, savez-vous c'meint qu'on va app' ler l' tchott là.
Zephirin
Pas du tout, j'allais précisément vous poser la même question.
Odette
Personne n'y a encore pensé...D'ailleurs c'est au parrain de choisir.
Zephirin
Je ne sais pas moi...Que diriez-vous de Désirée
Odette
Je vous en prie, n'exagérons pas.
Sidonie
Angèle
Odette
Oh ! Non on croira que c'est fait exprès, tout le monde dira : br...br...on gèle
Zephirin
Puisque nous lui souhaitons longue vie et prospérité appelons la Prospère
Odette
(Chantant)
Prosper, Youp la Boum, C'est le roi du macadam
(Parlé)
Ce n'est pas heureux
Une Invitee
Mais pourquoi ne lui donnez-vous pas les noms du parrain et de la marraine
Un Invite
Sidonie...Zéphirine...ça ne sonne pas trop malheureusement
Odette
Il est un prénom qui est obligatoire pour elle celui de Louise.
Une Invitee
Pourquoi Louise ?
Odette
Mais à cause de ...Louis XI puisqu'elle se dresse à côté du château
Sidonie
Alors elle s'appellera Louise, Sidonie, Zéphirine
Tous
OUI, bravo...bravo
Odette
D'ailleurs elle est historique elle aussi, elle a connu des journées mémorables à Paris. Ses poutrelles de fer saturées par les orchestres et les refrains célèbres de l'Exposition de 1937 vibrent encore et murmurent : Y a d' la joie, Ya d'la joie
Zephirin
Et quelquefois aussi l'Internationale.
Odette
Qu'importe, la Salle des Fêtes tend la main à toute la population péronnaise.
Zephirin
Evidemment ça la changera un peu, elle qui à Paris n'a jamais vu tendre le poing.
Tous
Vive Louise, Vive Louise
Sidonie
Po si fort, leuouarou, vous allez réveilli nou tchotte. Il est pusqu'temps d' nous in aller.
Odette
Non, car à l'occasion de son baptême, toutes les nations qui, à l’EXPOSITION de 1937, entouraient notre salle des Fêtes, ont voulu l'honorer aujourd'hui en envoyant des délégations.
Que la Fête commence.
Entrée du défilé sur un pas de l’Orchestre et Ballet
Odette
Quelle est donc cette invitée, je ne la reconnais pas...Oh ! C'est Anastasie
Tous
Anastasie, Anastasie
Couplets de la Censure portant des ciseaux en sautoir
Nous aurions pu, Mesdames
Corser notre Revue
Et cribler d'épigrammes
Les gens les plus en vue
On aurait mis en boîte
Vous en seriez charmées
De la gauche à la droite
Nos députés...mais, mais
Refrain
La Censure, la censure
Armée de ses grands ciseaux
Intervient et rature
Les meilleurs de nos bons mots
II
Les taxes municipales
Le Service des Eaux
Les mesures générales
De monsieur Paul Raynaud
Le ballon de la Foire
Qui ne partit jamais
Les bains froids ! Que d'histoires
Pour des couplets ! ...mais, mais
Refrain
La Censure, la censure
Armée de ses grands ciseaux
Intervient et rature
Nos plus piquants numéros
III
Les auteurs de la Revue
N'en soyez pas surpris
Ont commis des bévues
Et montrent peu d'esprit
Pour si belle assistance
Et pour vous mieux charmer
Que n'ont-ils eu la chance
D'être plus en verve !...mais
Refrain
La Censure, la censure
Armée de ses grands ciseaux
Les retint, choses sûres
Ils s'excusent tout penauds
Odette
elle chante sur l'air d'":Ignace"
Il reste un dernier couplet
Avant de nous quitter
Nous désirons vous remercier
Nous avons voulu
Vous amuser sans plus
Si Péronne trente-neuf vous a plu
Applaudissez nous
Allons déridez-vous
Et tous vous allez chanter avec nous.
Péronne, Péronne
C'est un gentil petit coin charmant
Péronne, Péronne
Que nous aimons tous éperdument
Péronne, Péronne
Quel attrait quel charme captivant
Ecoutez comme son nom sonne
Péronne, Péronne
Et qu'avec nous chacun fredonne
Péronne est un pays charmant.
Reprise du refrain en chœur
Rideau

Photo du Final de Péronne 39
(3ème à partir de la gauche, coiffé d’un casque Mr Douchet Président de la Symphonie qui vient de passer la main à Mr Martin)
